01Quand le doute s’installe
Oui. J’ai raté ma vie. Enfin, ça, c’est ce que mon esprit me raconte quand le doute et la peur viennent me serrer le ventre et la tête. Quand tout vacille autour de moi. J’ai raté ma vie. Et avec une sensation de vide dans le ventre. Un truc terrible.
J’ai traversé cela, en 2022. Puis, là, entre mi-juin et mi-juillet 2026, une inquiétude liée à des histoires de santé, là où ta santé est réellement engagée, ces moments où tu as la sensation que ta vie échappe à ton contrôle, où tu as la sensation qu’elle te file entre les doigts, ces moments où tu as peur qu’elle t’échappe pour de bon.
C’est comme être au bord d’un précipice invisible, d’être en sécurité, chez soi, mais de sentir, à l’intérieur, un danger, fort, puissant, réel. Mais qui n’a rien de réel du tout. C’est dans la tête, dans le ressenti. Pas ailleurs.
J’ai raté ma vie. Cette phrase, elle vient quand quelque chose va mal. Ou quand on a la sensation d’enchaîner les échecs, du moins, ce que l’on vit comme tel. Quand on a la sensation que rien ne va dans le « bon sens », la sensation de ne pas y arriver. Arriver à quoi ? Ça, c’est plus difficile à dire.
Parce que dans ces moments-là, tout devient flou. Et tout est prétexte pour aller mal. On cherche tout ce qui va mal, on cherche des preuves, pour avoir raison. Parce que pour une fois, on aimerait bien avoir raison.
Alors, comme à peu près tout le monde dans ces moments-là, je repasse ma vie au crible. Et tout y passe, tout est mauvais, tout est bon à jeter, tout devient une « preuve » de la véracité du ratage. Rien n’est bon.
Et tout ce que l’on a pu réussir ne devient qu’un coup de chance, ou un truc minime, en tout cas, rien qui ne vaille la peine qu’on s’y arrête. Ça ne pèse rien face à l’immense échec de la vie.
02Regarder la vie
Mais sous le mauvais angle
Et des raisons d’avoir raté ma vie, je peux t’en trouver. Déjà, ne pas avoir été aimé par ma mère, ça, c’est un bel échec. Mais la vérité, c’est que c’est elle qui ne savait pas aimer. Je n’y étais pour rien. Quand une mère ne sait pas aimer, le gosse peut tout essayer, rien ne sera jamais assez. C’est aujourd’hui très documenté. On parle de « ces mères qui ne savent pas aimer ».
Ensuite, mes études. Arrêtées en fin de troisième, pas un seul diplôme au compteur. Rien. En réalité, j’avais pas du tout envie de faire des études. Je voulais travailler, faire quelque chose de concret, apprendre un métier, puis un autre. Je voulais être sur le terrain. J’ai réussi.
Ma vie professionnelle ? Un échec aussi. Dix-huit années dans le monde de l’entreprise. Des petits boulots, puis, la gestion de deux cents personnes. J’ai connu le bas de l’échelle et puis, plus haut sur la pyramide. Dans les deux cas, je me suis vite ennuyé.
Alors, j’ai suivi mon rêve. Créer des sites web. Et j’ai réussi à en vivre. J’avais ma réputation, une voix qui portait. J’ai tout arrêté, après la naissance de ma fille, puis mon premier infarctus. J’avais fait le tour. Je voulais autre chose.
J’ai décidé de plonger dans la psychologie, un sujet qui ne cesse de me passionner, de m’appeler. Ne pouvant suivre un cursus classique, j’ai décidé d’avancer seul. Avec mon vécu, des livres, j’aime bien apprendre par moi-même. Et WhyIsLife est né, avec le personnage Watson, qui est là pour te seconder, par essence, par nature.
Alors, quand j’écris, comme cet article, puis-je vraiment dire que j’ai échoué ? Je ne pense pas.
La vie de famille ? Un échec. Ma fille a noué une relation particulière avec sa maman. Mais j’oublie la réalité. Je compte énormément pour elle, je suis son totem, son pilier, c’est avec moi qu’elle a passé ses cinq premières années de vie. On a du mal à se trouver, mais le lien est là. Il n’est pas toujours fluide, mais il est là, il est fort. Ai-je échoué ?
La santé ? Un échec. Avec deux infarctus, avec un surpoids. Forcément. Mais en fait, cela faisait plus de 20 ans que je n’avais pas autant marché, bougé, pris soin de mon équilibre alimentaire. Et je vais aussi bien que possible. Un échec, alors que je suis en vie ?
Oh, oui, rien n’est linéaire dans ma vie. Dans la tienne aussi j’imagine, surtout si tu lis ceci. Mais la linéarité ne dit rien de la réussite. En revanche, elle dit une chose sur celui qui la vit. Quoi ? L’envie d’y arriver, de réussir, de dépasser les galères. Quand on sait combien de millions de personnes abandonnent en route. Peut-on parler d’échec ?
03Alors ? J’ai raté ma vie ?
Vraiment ? Non.
La vie, quand on la regarde, c’est comme une scène que l’on s’apprête à prendre en photo. D’où est-ce que tu regardes ? Comment est-ce que tu cadres ? Comment est-ce que tu éclaires ?
Dans tous les exemples que je viens de donner, en fait, tout n’est qu’une question d’angle de vue, de façon de regarder.
Quand une émotion négative vient à nous, elle a tendance à tout emporter, à tout ravager, à tout noircir. Et chez certaines personnes, comme moi, l’apprentissage de l’enfance n’aide pas. Chez mes parents, tout n’était que douleur et noirceur. Et mes parents avaient ce don de s’enfermer dans le gris foncé.
Le moindre moment de joie, on ne le prenait pas pour ce qu’il était. Il n’était pas « normal », et nous n’avions qu’une peur, celle de retomber dans la douleur, l’absence de joie, de plaisir.
Chez mes parents, on croyait que le bonheur était un état persistant, quelque chose qui dure toujours. Alors, dès que le plaisir s’estompait, la colère revenait, la douleur reprenait place. Et finalement, je crois que cette absence était une normalité. Nous nous étions habitués à vivre ainsi. Et avec cette sensation que la vie, c’est de la merde, et qu’on ne pouvait pas réussir mieux que ça.
C’était quelque chose de confus, qu’on ne pouvait nommer avec précision. C’était un sentiment complexe, tenace, prégnant. C’était là. On ne pouvait rien y faire, rien changer, une forme de fatalité, un plafond de verre.
Et puis, il y avait cette culpabilité induite par ma mère. Elle n’était pas heureuse à cause de mon père, à cause de moi, et dans une moindre mesure, à cause de mes trois frères. Elle n’était pas responsable de sa vie, c’était la faute des autres.
Alors, tout ça, quand le doute revient à l’âge adulte, ça te fait salement vaciller. Tu commences à te poser pas mal de questions, de sales questions, et forcément, tes réponses ne sont pas justes. Elles sont infectées par le passé, par cette éducation, tu regardes la vie depuis le mauvais angle de vue.
04Rater sa vie, ça veut dire quoi ?
Quand on arrive au crépuscule de son existence, on peut peut-être se dire que l’on a loupé telle ou telle chose. Mais se dire que l’on a raté sa vie ?
Je vais te paraître sans doute très cucul, mais si tu es aimé, ta vie est-elle vraiment ratée ? Je vois tellement de personnes qui vivent ensemble, sans vraiment s’aimer, sans plus se désirer, des familles où les liens sont pour le moins distendus entre les parents et leurs enfants, que tant que ces liens sont là, vivants, vivaces, sincères, peut-on dire que la vie est ratée ?
Après, il y a la dimension matérielle que l’on ne peut pas non plus nier, ou balayer d’un revers de la main. Et là aussi, il y a matière à dire. J’ai vu des gens avoir une vie humble, un petit appartement, dans un HLM, et avoir le sourire des gens heureux. Pas niais, mais heureux. Une vie simple.
05Qui dit rater, dit réussir, mais on parle de quoi ?
Tu sais, ou non, tu ne sais peut-être pas, parce que c’est le genre de vie qui ne se montre pas sur Instagram, qui ne s’étale pas sur LinkedIn, mais qui peut, peut-être se raconter avec humilité sur Substack. Une vie discrète, sans célébrité, sans like, sans photo. Mais qui se vit, qui s’apprécie, qui se partage à deux. Ou plus, si des enfants sont là.
C’est le genre de vie que je croise, quand je vais prendre l’apéro, juste en traversant la rue. Je sors de ma maison, et je vais voir mes voisins d’en face. Un HLM. Elle, elle ne bosse pas, elle est en invalidité. Lui, il bosse dans une usine, ses horaires changent chaque semaine, il fait ce que l’on appelle « les trois-huit ».
Ils n’ont pas d’enfant, mais ils gardent ceux de leur famille, de quelques amis. Et si leur vie n’est pas de celles que l’on expose avec fierté sur Instagram, ils sourient. Mais tu sais, le vrai sourire, celui qui vient de l’intérieur. Ils sont ce qu’ils sont, l’un et l’autre, et ils le vivent bien. C’est une leçon d’humilité. Et une leçon de vie.
Pas de richesse, pas de célébrité. De l’humilité, et la satisfaction d’être là, en vie, et de pouvoir en profiter au mieux, selon ce qui est là. N’est-ce pas une forme de réussite ?
On peut toujours vouloir plus. Et encore plus. Et quand on a cela, on peut en vouloir encore plus. Sans jamais en profiter. Parce que dès que l’on obtient ceci, on ne sait pas en profiter, non. On s’ennuie. Et on se demande que vouloir pour se sentir mieux. Ce qui fait vivre là, ce n’est pas d’être là et de profiter, mais vouloir. C’est le désir. Et cela ne s’arrête jamais.
Schopenhauer en parle très bien dans ses observations de la vie humaine. Nous allons du désir à l’ennui. Beaucoup de personnes s’ennuient quand elles obtiennent ce qu’elles voulaient une fois qu’elles l’ont enfin. Alors, elles passent à la suite.
Non le fait de profiter de ce qu’elles ont, mais bien de chercher un nouveau désir. Et si nous regardons attentivement nos ados, on peut le voir de façon très nette. Désirs, une pointe de satisfaction, et très vite, un nouveau désir.
06Comment on sort de là ?
Alors, je te le disais, il m’arrive de traverser ces semaines terribles, où je me dis que j’ai tout raté, ces semaines où je me lève avec cette culpabilité tenace dans le ventre, où ça me tient durant des heures. Ce n’est vraiment pas la joie.
Comment je m’en sors ? En me calmant d’abord. En ne laissant pas le catastrophisme me bouffer. Parce qu’il est très facile de se laisser emporter par cette vague sombre, de la suivre, de la surfer. Et en plus, j’ai bien appris. Mais ne pas prendre la planche et laisser les vagues passer, cela s’apprend aussi.
Je reste là, sur la plage, avec mes émotions, mes douleurs, et je regarde tout cela. Accepter ce qui est là. Ce n’est pas agréable, pas simple, parce que la douleur, cette saloperie, elle t’appelle, elle te demande de venir, de la respirer, y’a juste à se laisser emporter, et la dégringolade se fait.
Rester là, ce n’est pas passif. C’est tenter de se raccrocher au vivant, au plaisir, aux petits bonheurs simples. Une discussion, une série, un verre en famille, le vent sur la peau, le ronron du chat, peu importe, mais tenter de se sentir vivant au travers de ce qui est là, pour de vrai, pas ce que l’esprit croit voir.
Avec le temps, je retrouve peu à peu mes esprits. Et puis, après quelques jours, je retrouve de l’envie, des petits moments de joie. Je m’y accroche de toutes mes forces. Et puis, ça revient, le calme, la douceur, la joie, la légèreté, ça revient. C’est la magie du lâcher-prise. Accepter de ne pas contrôler pour mieux le retrouver.
Et quand tout s’apaise enfin, je me dis que tant que je suis en vie, je peux encore réussir. Mais le plus délicat, c’est encore de définir ce qu’est la réussite. Pas selon l’éducation reçue, les réseaux ou la pub, non, selon soi.
Alors oui, ça paraît con, même insuffisant, parce que tu aimerais une méthode, une baguette magique même, sans oser le dire, mais ce que mon expérience m’autorise à te dire, c’est que tant que tu es en vie, tu peux encore réussir. À toi de définir la réussite.

