Vivre ou survivre

On peut cocher toutes les cases — job, couple, enfants, rien à redire — et pourtant survivre. J’ai grandi dans l’instabilité chronique, on m’a dit que j’étais dépressif. J’étais juste suradapté. Voici ce que la science dit sur la différence entre vivre et survivre, et comment j’ai retrouvé le chemin.

Auteur
Stéphane Briot
Lecture
5 min · 1 200 mots
Pièce
248 · 260 pièces publiées à ce jour
wil bonheur 04
wil bonheur 04© Watson

01Quand la galère devient routinière

C’est Daniel Balavoine qui l’a chanté, dans les années quatre-vingt. Une bien belle chanson, soit dit en passant. Alors, quelles sont les différences entre vivre et survivre ?

Parce qu’il arrive un moment où, à force de répétition, l’esprit fait de la survie une vie ordinaire. Nous avons une forte capacité d’adaptation au changement, une résilience qui n’a pas toujours besoin de nous pour s’activer. On peut donc très vite, sans s’en rendre compte, passer de la vie à la survie.

J’ai grandi dans un univers où rien n’était prévisible, où un sourire pouvait déclencher la colère de ma mère, où un verre d’eau renversé à table pouvait se transformer en ouragan. Avec le temps, je m’étais habitué à naviguer dans cette instabilité chronique, sans jamais pouvoir prédire ce qui allait arriver. À chaque soir, à chaque moment, sa vérité. La joie de vivre était presque suspecte chez mes parents. Il fallait la dissimuler.

Alors j’ai pris le pli, je me suis adapté à cet environnement, j’en ai fait « ma normalité », et je ne pouvais pas dire si j’étais en vie ou en survie. Avec le recul, je sais. C’était de la survie. Avec, parfois, quelques bulles de vie plus que bienvenues.

Nous n’étions pas une famille qui vivait. Non. Nous survivions à la vie. J’ai toujours cru que vivre, ce n’était pas baisser la tête, courber l’échine et prier pour des jours meilleurs. J’ai toujours voulu croire que c’était à nous d’imposer notre sourire et notre joie de vivre. Je le sentais.

Pourquoi ? Parce qu’en dessous de chez nous, il y avait une famille avec onze enfants. Oui, onze. Et chez eux, l’ambiance était différente. Comme chez nous, seul l’un des deux parents bossait. Et pourtant, à table, chez eux, c’était plus souvent des sourires, de la joie et du partage que la soupe à la grimace.

C’était aussi notre voisine de palier. Une dame, infirmière à la retraite, qui vivait seule, ne recevait pas de visite, brouillée avec sa famille. Elle avait ses bons et ses mauvais jours, mais elle gardait le sourire.

Alors que chez nous, les sourires étaient rares, et on s’en méfiait. On les fuyait. On n’avait aucune raison de sourire. La mentalité, chez nous, c’était qu’on ne pourrait sourire que si, et seulement si, on avait un bel appartement, de l’argent, ou je ne sais quoi. C’étaient les conditions extérieures qui décidaient. Et entassés à six dans moins de cinquante mètres carrés, pas de quoi sourire.

02Se sentir bien, de deux façons

Il y a deux manières de « se sentir bien », et elles ne sont pas pareilles.

La première, c’est le plaisir : tu manges un bon repas, tu regardes une série, tu passes un bon moment. Tu te sens bien sur le coup. C’est réel, c’est valable, mais ça s’arrête quand le moment s’arrête. Et tu ne piges pas ce qui se passe.

C’est un peu ce que je vivais chez mes parents. À table, ça pouvait bien se passer. Alors je relâchais la surveillance, je profitais du calme, parfois même du sourire et de la bonne humeur de ma mère. Mais quand le repas s’achevait, une autre scène commençait, et je devais redevenir attentif : la surveillance remontait.

La deuxième, c’est le sentiment d’être à ta place, de faire ce pour quoi tu es fait, d’avancer vers quelque chose qui compte pour toi — même quand c’est difficile, même quand ce n’est pas agréable sur l’instant.

Si on garde l’idée de la série ou du bon repas, ton plaisir ne s’arrête pas au café après le repas, ou au générique de fin de ta série. Il continue. Parce qu’il est plus enraciné en toi. Parce que tu te sens plus plein. La série ou le repas ne sont pas là pour combler un vide, un mal-être. Ils existent par eux-mêmes.

Une chercheuse américaine, Carol Ryff, a étudié cette deuxième forme de bien-être. À la fin des années 1980, elle a identifié six choses qui, ensemble, disent si tu vis vraiment ou pas :

  • Tu t’acceptes tel que tu es, sans te mentir ni te détester. Pas simple quand tu as une mère qui t’explique que tout est de ta faute.
  • Tu as de l’autonomie : tu penses et tu décides par toi-même, pas selon ce qu’on attend de toi. Là encore, quand ta mère est toute-puissante, décide de tout, t’impose ses choix, et vient ensuite t’expliquer que tes choix (qu’elle a faits pour toi) sont à chier, ton autonomie en prend un coup.
  • Tu gères ta vie concrètement, sans te sentir dépassé par le quotidien. Quand rien n’est prévisible, qu’on vient te sortir du lit à minuit pour faire l’arbitre entre tes parents qui se tapent dessus, il y a de quoi se sentir dépassé et impuissant. On apprend à faire avec.
  • Tu continues à apprendre et à grandir, tu ne t’es pas figé. Impossible d’être figé quand tout bouge dans tous les sens autour de toi. Mais est-ce un bon apprentissage ? Ça t’apprend à gérer les crises, l’extrême, mais la douceur du quotidien te fait paniquer. Étrange.
  • Tu as des relations qui comptent vraiment, pas juste du monde autour de toi. Là, oui, j’ai eu la chance et le bonheur de pouvoir tisser des liens qui m’ont fait un bien fou durant cette période.
  • Tu sais pourquoi tu te lèves le matin — tu as une direction, un sens. C’est quelque chose que j’ai appris très tôt : apporter du sens et de la valeur à ce que l’on vit au quotidien. Nous avons une part de responsabilité dans ce que nous vivons.

Et voici le point qui compte le plus pour toi : en 2016, trois chercheurs (Weiss, Westerhof et Bohlmeijer) ont réuni vingt-sept études, près de 3 600 participants, pour vérifier si ce bien-être-là pouvait vraiment se travailler. La réponse est oui. Les programmes qui l’entraînent produisent un effet net juste après, et un effet plus modeste mais qui tient encore plusieurs mois plus tard.

Autrement dit : ce n’est pas un tempérament qu’on a ou qu’on n’a pas. Ça se travaille. Tu apprends à vivre, et à bien vivre.

03Alors, vivre ou survivre

La vie, ce sont des hauts, des bas, des périodes de doute, des moments de stress, qui peuvent parfois durer plusieurs jours ou plusieurs semaines. Rien n’est linéaire, et le bonheur n’est pas permanent.

Pour autant, même quand ça va mal, même quand ça tangue, même quand le stress est omniprésent, ça ne veut pas dire qu’on doit rester en alerte rouge permanente. Bien au contraire. C’est là que les petits plaisirs peuvent nous ramener vers la vie, nous la faire ressentir.

Alors oui, décompresser pour ensuite replonger dans le stress, ce n’est pas la joie. Mais ces bulles de vie font du bien, crois-moi. Quand je vivais chez ma mère, sans ces moments de répit, je crois que j’aurais pu complètement vriller. Elles m’ont aidé à tenir, à voir qu’en dehors de ça, il existait une autre vie, une autre voie, une solution, une possibilité.

Sources

Weiss, Westerhof & Bohlmeijer (2016), PLOS ONE · PubMed · Modèle des six facteurs de Ryff (1989)

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Stéphane Briot
L’enquêteur

Stéphane Briot

Stéphane, fondateur de Watson. J'écris depuis ce que j'ai traversé, pas depuis ce que j'ai appris dans les livres. Deux infarctus et des années à fuir m'ont appris où ça coince vraiment. Watson, c'est un espace pour les gens qui veulent que quelque chose bouge, pas qu'on leur explique encore une fois pourquoi.

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