01Vivre, ou survivre
C’est Daniel Balavoine qui l’a chanté, dans les années quatre-vingt. Une bien belle chanson soit dit en passant. Alors, quelles sont les différences entre vivre et survivre ?
Parce qu’il arrive un moment où, à force de répétition, l’esprit fait de la survie une vie ordinaire. Nous avons une forte capacité d’adaptation au changement, une résilience qui n’a pas toujours besoin de nous pour s’activer. On peut donc très vite, sans s’en rendre compte, passer de la vie à la survie.
Quand la galère devient routinière.
J’ai grandi dans un univers où rien n’était prévisible, ou un sourire pouvait déclencher la colère de ma mère, un verre d’eau renversé à table pouvait se transformer en ouragan. Avec le temps, je m’étais habitué à naviguer dans cette instabilité chronique, sans jamais pouvoir prédire ce qui pouvait arriver. À chaque soir, à chaque moment, sa vérité. La joie de vivre était presque suspecte chez mes parents. Il fallait la dissimuler.
Alors, j’ai pris le plis, je me suis adapté à cet environnement, j’en ai fait « ma normalité », er je ne pouvais pas dire si j’étais en vie, ou si j’étais en survie. Avec le recul, je sais. C’était de la survie. Avec, parfois, quelques bulles de vie plus que bienvenues.
02L’étude de Corey Keyes
Notre compère, psychologue de son état, C. Keyes a mené une étude qui fait référence pour savoir si tu es dans la vie ou la survie.
C’est le « languishing / flourishing ». Posé ainsi, ça ne parle pas vraiment. Et la première fois que j’ai lu cela en faisant mes recherches, j’avoue que je n’ai pas pigé du premier coup.
Le flourishing
En résumé, le Flourishing, c’est être en vie. Tu te sens vivant. Pas excité comme une puce ou euphorique, vivant. Tu sens que tu as de l’énergie, tes journées ont du sens, tu es concentré naturellement sur ce que tu dois faire, tu entretiens des liens avec tes proches, tu apprends encore des trucs, et globalement, tu te sens bien dans ta peau.
Alors, ce n’est pas le bonheur permanent, ça, ça n’existe pas, mais si tu devais sous peser, tu passes plus de temps à être heureux qu’à être mal.
Le languishing
Rien ne va vraiment mal. Tu n’es pas déprimé, tu ne pleures pas, tu vas au travail, tu réponds aux messages, tu fais tes courses. Mais tes journées ne laissent rien. Tu avances sans être là.
Le plaisir a disparu des choses qui en avaient avant. Tu ne sais plus pourquoi tu fais ce que tu fais. C’est un « bof » permanent — ni crise, ni joie.
On peut donc cocher toutes les cases (job, couple, enfants, rien à redire) et quand même survivre. Le languishing, c’est l’absence de crise qui cache l’absence de vie. D’où l’importance de savoir vivre et prendre les petits plaisirs de la vie au quotidien quand ils se présentent à nous.
03Se sentir bien
Les deux façons d’être bien
Il y a deux manières de « se sentir bien », et elles ne sont pas pareilles.
La première, c’est le plaisir : tu manges un bon repas, tu regardes une série, tu passes un bon moment. Tu te sens bien sur le coup. C’est réel, c’est valable, mais ça s’arrête quand le moment s’arrête. Et tu ne piges pas ce qui se passe.
C’est un peu ce que je vivais chez mes parents. A table, ça pouvait se passer bien. Donc, je relâchais la surveillance, je profitais du calme, parfois même du sourire et de la bonne humeur de ma mère. Mais quand le repas s’achevait, une autre scène commençait, et je devais redevenir attentif, la surveillance remontait.
La deuxième, c’est le sentiment d’être à ta place, de faire ce pour quoi tu es fait, d’avancer vers quelque chose qui compte pour toi — même quand c’est difficile, même quand ce n’est pas agréable sur l’instant.
Si on garde l’idée de la série ou d’un bon repas, ton plaisir ne s’arrête pas au café après le repas, ou au générique de fin de ta série. Cela continue. Parce que c’est plus enraciné en toi. Puisque tu te sens plus plein. La série ou le repas ne sont pas là pour combler un vide, un mal-être. Ils existent par eux-mêmes.
Une chercheuse américaine, Carol Ryff, a étudié cette deuxième catégorie de plaisir dans les années 80. Elle est allée chercher chez les philosophes grecs (Aristote, en particulier) l’idée qu’une vie réussie, ce n’est pas une vie agréable, c’est une vie qui déploie pleinement ce que tu es capable d’être.
Elle a fini par identifier six choses qui, ensemble, définissent si tu vis vraiment ou pas :
- Tu t’acceptes tel que tu es, sans te mentir ni te détester
Pas simple quand tu as une mère qui t’explique que tout est de ta faute. - Tu as de l’autonomie : tu penses et tu décides toi-même, pas selon ce qu’on attend de toi
Là encore, quand ta mère est toute puissante, décide de tout, t’imposes ses choix, et viens ensuite t’expliquer que tes choix (qu’elle a fait pour toi) sont à chier, ton autonomie en prend un coup. - Tu gères ta vie concrètement, sans te sentir dépassé par le quotidien
Quand rien n’est prévisible, qu’on vient te sortir du lit à minuit pour faire l’arbitre entre tes parents qui se tapent dessus, y’a de quoi se sentir dépassé et impuissant. On apprend à faire avec. - Tu continues à apprendre et à grandir, tu ne t’es pas figé
Impossible d’être figé quand tout bouge dans tous les sens autour de toi. Mais est-ce un bon apprentissage ? Ca t’apprends à gérer les crises, l’extrême, mais la douceur du quotidien te fait paniquer. Etrange. - Tu as des relations qui comptent vraiment, pas juste du monde autour de toi
Là, oui, j’ai eu la chance et le bonheur de pouvoir tisser des liens qui m’ont fait un bien fou durant cette période. - Tu sais pourquoi tu te lèves le matin — tu as une direction, un sens
C’est quelque chose que j’ai appris très tôt. Apporter du sens et de la valeur à ce que l’on vit au quotidien. Nous avons une part de responsabilité dans ce que nous vivons.
Et voici le point qui compte le plus pour toi : une étude récente qui a passé en revue plusieurs programmes destinés à améliorer ces six dimensions a confirmé que ça marche — les gens progressent réellement, et les meilleurs résultats viennent des programmes construits directement autour de ces six axes. Autrement dit : ce n’est pas un tempérament qu’on a ou qu’on n’a pas. Ça se travaille.
04Dans la chimie du corps
Ce qui se passe dans ton corps quand tu es en mode survie
Ton corps a un système d’alarme. Face à un danger, il accélère ton cœur, monte ta tension, aiguise ton attention — pour que tu puisses réagir vite. C’est utile face à un vrai danger.
Le problème, c’est que ce système ne fait pas la différence entre un ours qui te poursuit et une boîte mail qui déborde. Face à un stress qui dure — un travail épuisant, de l’inquiétude permanente, une charge mentale continue — l’alarme reste allumée. Ce qui devait être temporaire devient permanent. Ton corps fonctionne en mode « danger » en continu, même quand il n’y a plus de danger réel.
Ce que ça produit chez les gens : ils continuent à fonctionner. Ils vont travailler, répondent aux messages, cochent les cases. Mais ils se sentent coupés du plaisir, du sens, d’eux-mêmes. La vie tourne, mais elle épuise en silence.
Et il y a un piège encore plus vicieux
A force de durer, ce mode alerte finit par ressembler à un trait de caractère. La personne pense « je suis comme ça, je suis quelqu’un de stressé, d’hyperactif, de dur avec moi-même » — alors qu’en réalité, c’est juste une réponse automatique du corps à une pression trop longue. Ce n’est pas un défaut de personnalité. C’est une adaptation.
C’est exactement ce que j’ai vécu chez mes parents. Une adaptation permanente. J’ai cru que j’étais anxieux, que j’étais instable, et les médecins l’ont longtemps cru. Ils pensaient que j’étais dépressif me filaient des petits cachets pour traiter ma dépression. Bah viens vivre chez ma mère, on verra si tu vis bien l’ami. Je voulais vivre auprès d’une mère apaisée, mais rien n’y faisait. Y’a de quoi être triste quand tu vois ta mère sombrer et qu’elle t’embarque dans sa folie destructrice.
Je n’étais pas dépressif, je ne le suis pas. En réalité, j’étais totalement suradapté à un univers totalement loufoque. Depuis 23 ans que je vis avec ma femme, j’ai appris à me retrouver, à revivre dans le calme, dans une forme de prévisibilité, et putain, que c’est bon !
Ho ! Un dernier point, presque pervers : ce mode survie peut devenir attachant. La décharge d’adrénaline permanente donne une impression d’énergie, de productivité. Et le monde du travail encourage souvent ça — on félicite les gens qui n’arrêtent jamais, qui encaissent tout sans broncher. Du coup, les gens ne réalisent pas qu’ils sont en mode survie. Ils croient être performants.
05Alors, vivre, ou survivre
La vie, ce sont des hauts, des bas, des périodes de doute, des moments de stress, qui peuvent parfois durer plusieurs jours ou semaines. Rien n’est linéaire et le bonheur n’est pas permanent.
Pour autant, même quand cela va mal, même quand ca tangue, même quand le stress est omniprésent, ça ne signifie pas que l’on doit rester en alerte rouge permanente. Bien au contraire. C’est là que les petits plaisirs peuvent nous ramener vers la vie, nous la faire ressentir.
Alors, il est vrai que décompresser pour ensuite revenir dans le stress, ce n’est pas la joie. Mais ces bulles de vie font du bien, crois-moi. Quand je vivais chez ma mère, sans ces moments de répis, je crois que j’aurais pu vriller complet. Elles m’ont aidé à tenir, à voir qu’en dehors de cela, il existait une autre vie, une autre voie, une solution, une possibilité.
Et c’est là que je vis désormais, dans le « flourishing ». Alors oui, il m’arrive de m’égarer dans le « languishing », c’est exact. Mais je sais où est ma vie, ma vraie vie, et j’arrive encore à retrouver le chemin pour y revenir.

