Enquête sur le plaisir, le confort…
Et ce qu’on évite soigneusement de regarder
Il est 23h. La maison est enfin silencieuse. Le téléphone est posé là, à portée de main. Tu ouvres ChatGPT.
Pas parce que tu t’ennuies. Parce que ça remue. Parce que t’as encore cette boule dans le ventre. Parce que t’as besoin de comprendre. Ou au moins de calmer le bruit.
Alors tu tapes :
“J’ai l’impression d’être bloqué dans ma vie.”
Et là… ça répond.
C’est clair. Structuré. Intelligent. Ça te comprend. Et surtout : ça ne te regarde pas (dans le sens où tu ne dois pas affronter un regard en face de toi) Soulagement.
Mais si on s’arrêtait deux minutes sur ce qui se joue vraiment ici ?
Pas pour juger.
Pas pour diaboliser l’IA.
Mais pour aller au bout de la logique.
Le plaisir discret de parler sans être vu
Parler à une IA, c’est confortable. Terriblement confortable.
Pas de regard qui insiste. Pas de silence gênant. Pas de “tu peux préciser ?” au mauvais moment. Pas de respiration lourde en face de toi quand tu t’égares.
Tu peux :
- dire ce que tu veux
- oublier ce qui t’arrange
- reformuler jusqu’à ce que ça sonne bien
Et personne, et certainement pas l’IA, ne te dira : “Attends… là, t’es en train d’éviter un truc.”
Ce plaisir-là, il est réel. Et il est légitime. Quand t’as passé ta vie à te taire, à t’adapter, à encaisser, être enfin entendu, même par une machine, ça fait du bien.
Mais voilà, y’a un hic.
Quand le confort devient une stratégie d’évitement
Parce que ce plaisir, il a un revers. Silencieux. Propre. Presque élégant.
Tu te dis :
“Au moins, j’en parle.”
“Je fais un travail sur moi.”
En réalité, tu parles de toi. Mais tu ne te rencontres pas.
Exemple tout simple
Tu racontes un conflit de couple à ChatGPT. Tu expliques ce que l’autre a fait. Ce que tu as ressenti. Ce que tu aurais aimé.
Mais tu oublies de dire :
- ce que toi tu n’as pas osé dire
- ce que toi tu as laissé passer
- ce que toi tu sais déjà… mais que t’as pas envie d’assumer
Résultat ? L’IA bosse sur un récit déjà arrangé.
Et elle fait ça très bien. Trop bien.
Elle t’aide à supporter la situation. Pas à la transformer.
Le faux courage moderne
Parler sans risquer la confrontation
Il y a cette phrase qu’on entend partout : “Je ne suis pas prêt pour un psy.”
Parfois, c’est vrai, c’est juste honnête.
Mais parfois…
c’est une façon très propre de dire :
- “J’ai pas envie qu’on me pose LA question”
- “J’ai peur qu’on me renvoie ma part de responsabilité”
- “J’ai peur d’être vu en train de tricher avec moi-même”
Avec une IA, tu contrôles tout :
- le rythme
- la profondeur
- la sortie de secours
Tu peux fermer l’onglet quand ça gratte trop.
Avec un humain ? Parfois, il ne se passe rien. Juste un silence. Et ce silence te renvoie à toi.
Et ça… ça fait mal.
Le plaisir d’être compris sans être dérangé
C’est là que ça devient subtil. Et franchement dangereux.
Parce que oui, être compris, c’est précieux. Surtout quand t’as manqué de reconnaissance.
Mais la vraie question, elle est là : être compris pour quoi ?
Pour continuer pareil ?
Ou pour changer quelque chose ?
Regarde bien.
Tu sais déjà beaucoup de choses sur toi.
- ce que tu fuis
- ce que tu repousses
- ce que tu devrais regarder en face
Mais quand tu viens parler à une IA, tu viens chercher quoi ?
- une reformulation élégante
- un apaisement rapide
- une phrase propre à te raconter
Pas un passage à l’acte.
C’est confortable.
Mais le confort ne transforme rien.
Quand l’IA devient un doudou émotionnel
Là, on touche un point sensible.
Observe quand tu l’utilises :
- juste après une dispute
- juste après une crise d’angoisse
- juste avant de dormir
Pas pour comprendre. Mais pour faire redescendre la pression.
À ce moment-là, l’IA n’est plus un outil. C’est un anesthésiant émotionnel.
Utile ponctuellement. Vraiment.
Mais problématique si ça devient le réflexe automatique. Parce que ce qui devait te pousser à bouger t’aide juste à tenir encore un peu.
Pourquoi parler à un humain fait plus mal
Et pourquoi on l’évite
Un humain, c’est imprévisible.
- il peut mal comprendre
- il peut se tromper
- il peut te confronter sans le vouloir
Mais surtout… il est là.
Présent. Avec son corps. Ses silences. Ses réactions.
Et ça active tout ce qu’on préfère éviter :
- la honte
- la peur d’être jugé
- la peur de décevoir
- la peur de ne plus pouvoir se raconter d’histoires
On ne fuit pas les autres.
On fuit ce qu’ils risquent de voir.
La question qui ne triche pas
À un moment, il faut être honnête avec soi.
Pas cruel. Pas brutal.
Juste honnête. Pose-toi cette question, là, maintenant :
Est-ce que ce que je fais me rapproche de la vie que je veux… ou est-ce que ça m’aide juste à supporter celle que j’ai ?
Si la réponse pique un peu, c’est normal.
Ce que l’IA peut être
Et ce qu’elle ne sera jamais.
L’IA peut être :
- un miroir temporaire
- un carnet de bord intelligent
- un espace pour mettre des mots quand ça déborde
Mais elle ne sera jamais :
- un lieu de confrontation réelle
- un espace de transformation profonde
- un substitut au lien humain quand ça devient sérieux
Parce que la transformation ne se fait pas dans le confort.
Elle commence toujours là où ça gratte.
Pas besoin de tout changer.
Pas besoin de te violenter.
Mais à un moment,
il faut accepter :
- un regard
- un silence
- une présence imparfaite
C’est moins agréable.
Mais c’est là que quelque chose bouge vraiment.
Et si tu lis encore ces lignes, c’est peut-être que tu le sais déjà.


