Pièces/263/24.07.2026

Vivre le moment présent n’est pas ce que tu crois

On nous rebat les oreilles avec le « moment présent ». Mais vivre l’instant, ce n’est pas jouir sans se soucier du reste. C’est arrêter d’avoir la trouille de tout. Peur de l’ego, désir sans fin, corps de souffrance : je traduis Eckhart Tolle en clair, avec mon vécu — infarctus compris.

Auteur
Stéphane Briot
Lecture
7 min · 1 724 mots
Pièce
263 · 263 pièces publiées à ce jour
wil moment present 16
wil moment present 16© Watson

01Le pouvoir du moment présent

Depuis le bouquin d’Eckhart Tolle, on nous rebat les oreilles avec ce fameux moment, celui qui est là, maintenant. Il serait le secret d’une vie heureuse.

À lire tout ce qui se dit sur le moment présent, on pourrait croire que vivre le moment présent rejoint le célèbre carpe diem, jouir de la vie, de ses bienfaits, sans se soucier du reste. Toutefois, c’est un peu plus subtil que cela.

Soyons honnête, la jouer carpe diem, quand on vient de perdre son boulot, quand les huissiers tapent à la porte à six heures du mat, quand on se fait plaquer, quand on apprend qu’on est touché par une maladie grave, le carpe diem, il en prend un coup derrière la tête.

Le moment présent, tel qu’il est présenté dans le livre, c’est une véritable approche à la croisée de la psycho, de la philo, d’un zeste de religion, d’une pincée d’ésotérisme et de bouddhisme.

La vérité, c’est que c’est beau à lire, c’est apaisant, ça donne des idées à foison, ça fait réfléchir. Mais c’est un vrai boulot, le boulot d’une vie. Parce que le délire, ce n’est pas de passer sa vie à vouloir en jouir toujours plus fort, absolument pas.

C’est d’arrêter d’avoir la trouille de tout et n’importe quoi.

02Aux origines de la peur

Par exemple, quand Eckhart explique que « toute peur revient à la peur qu’a l’ego de la mort, de l’anéantissement. Pour l’ego, la mort est toujours au détour du chemin ». Il nous invite à nous défaire du mental, de l’ego, parce que ce dernier ne voit qu’une chose : la mort. Le moindre changement dans la vie, pour l’ego, c’est la mort.

Essaie donc de changer une habitude, bon courage. Ce n’est pas qu’une question de déclencheur et de récompense, c’est aussi une question de mort. Quand tu veux changer, tu ne te contentes pas d’apporter une modification, non. Tu dois faire mourir de vieux schémas. Et ça, ton ego n’aime pas.

Sans compter que changer, évoluer, c’est aussi gourmand en ressources, en énergie. Et le cerveau déteste devoir dépenser de l’énergie, il aime sa routine. Pourquoi ? Parce que tout ce qui est prévisible pour lui, c’est de la sécurité. Il sait ce qui va arriver, il sait prévoir, et il sait que c’est sans danger.

Alors, quand tu veux arrêter de picoler, de bouffer gras, quand tu veux te mettre au sport, changer ton style vestimentaire, changer de boulot, changer de vie, mettre fin à une relation qui dure depuis des années, ton ego, lui, il voit une chose et une seule : la mort.

C’est un bout de toi qui meurt, une page qui se tourne, une part de cette identité qu’il a fabriquée qui se meurt. Et ça, il n’aime pas. Mais alors pas du tout.

03Quand le désir fait souffrir

« Aussi longtemps que l’ego ou le mental mènera votre vie, vous ne pourrez vous sentir pleinement à l’aise, être en paix ou comblé, sauf pendant de brefs intervalles, quand vous aurez obtenu ce que vous vouliez ou qu’un besoin maladif aura été comblé. Puisque l’ego est en soi une identité secondaire, il cherche à s’identifier à des éléments extérieurs. »

Là, en creux, il rejoint le bouddhisme et Schopenhauer qui nous ont expliqué à quel point passer notre vie à osciller entre désir et ennui peut nuire à notre existence.

On veut une chose, on fait tout pour l’avoir, puis, soit nous l’obtenons, nous en jouissons un instant, et vient l’ennui. Il nous faut alors un nouveau désir. Ou bien, nous n’obtenons pas ce que nous voulons, et nous sommes frustrés. Et pour vaincre cette frustration, nous cherchons un nouvel objet de désir.

Le désir le plus courant dans la société occidentale ? L’acte d’achat. Le problème de cette vision de la vie qui repose sur l’achat, c’est qu’il faut donc un maximum pour pouvoir acheter tout ce qui nous rendrait heureux. Seulement, ce bonheur est des plus éphémères. Et nous arrivons à croire que ce qui nous manque pour être heureux, en fait, c’est l’argent.

Sur ce point, je dois dire que j’ai progressé. Dans ma famille, j’ai appris que le bonheur se trouvait dans le consumérisme. Pour être heureux, il me fallait toujours le dernier ordinateur, le dernier appareil photo reflex numérique, le dernier smartphone et j’en passe.

Et une fois que j’avais ce que je voulais, bah rapidement, je me sentais vide. Et en plus, ça coûte un pognon monstre, et à la longue, ça creuse le compte en banque.

C’est ma femme qui m’a aidé à voir la vie autrement. Elle a mis l’accent sur la gestion de mon argent. Et j’ai découvert que je savais me satisfaire de peu. J’ai appris. Et il y a eu un bénéfice secondaire inattendu. J’ai cessé d’avoir besoin d’un objet ou de quelque chose d’extérieur pour me sentir comblé. J’ai découvert que vivre et profiter de ce que j’avais là était suffisant.

Attends, j’ai toujours des envies, des besoins. Mais je cible mieux, je choisis, j’économise si besoin. En gros, j’ai fait en sorte que mon bonheur ne dépende pas d’un achat. Un achat répond à un besoin précis, ciblé et utile.

04La souffrance

Dans son bouquin, Eckhart parle du corps de souffrance. Dans la version poche, c’est à la page 52, dans le chapitre deux, « Se sortir de la souffrance par la conscience ».

Ce chapitre propose une dimension disons… bien perchée. Eckhart y parle du « corps de souffrance », d’énergie vitale et autres choses qui peuvent rebuter le lecteur qui n’est pas fan d’ésotérisme.

Toutefois, il y a une réalité simple. Nous avons tendance à nous identifier à nos souffrances, et à les entretenir malgré nous.

« Chaque souffrance émotionnelle que vous éprouvez laisse derrière elle un résidu. Celle-ci fusionne avec la douleur du passé, qui était déjà là, et se loge dans votre mental et votre corps. »

« Cette souffrance accumulée est un champ d’énergie négative qui habite votre corps et votre mental. Il s’agit du corps de souffrance. »

« Tout corps de souffrance veut survivre, comme n’importe quelle entité, et ne peut y arriver que s’il vous amène à vous identifier inconsciemment à lui. Il peut alors s’emparer de vous, devenir vous et vivre par vous. Il a besoin de vous pour se nourrir. »

« Le corps de souffrance créera dans votre vie une situation qui reflétera sa propre fréquence énergétique, il s’en abreuvera. »

Voilà ce que nous dit Eckhart, dans ses propres mots. J’avoue, ça fait un peu perché, corps de souffrance, énergie, etc. Toutefois, le « corps de souffrance » est une façon habile de nous montrer que nous pouvons nous dissocier des souffrances passées.

Bien entendu que la douleur fait partie de l’expérience humaine. Mais elle n’est pas « moi » (ou « toi »). Nous avons tendance à vite nous identifier à nos émotions négatives, surtout quand elles sont vraiment douloureuses.

C’est une expérience que j’ai faite plusieurs fois dans ma vie. Durant l’enfance, puis à l’âge adulte, et plus proche de moi, après mon second infarctus, quand j’ai vraiment passé des mois à me balader avec la mort comme compagne quotidienne.

Le secret pour sortir de là ? Devenir l’observateur. Ça semble totalement barré, pas vrai ? En fait, non. Le principe est d’observer l’émotion, et de ne pas s’y attacher. Prenons quelques exemples assez simplistes.

Quand tu as peur, tu dis de façon naturelle et très spontanée « J’ai peur ». Ou encore « Je suis angoissé ». Ce que cela dit ? Que tu es ce que tu ressens. Aucune distance, aucune sécurité. Rien. Tu es totalement identifié à l’émotion.

Maintenant, essaie de te dire « Je ressens de la peur », « Je ressens de l’angoisse ». Là, c’est différent. Tu ressens. Tu restes toi, mais tu ressens quelque chose. Et ça, en fonction de ce que tu es en train de vivre, ce ressenti peut être normal. Toutefois, dire que tu ressens te permet d’être conscient de toi, et de ta propre expérience sur le moment. Tu gardes ton pouvoir de décision.

Il m’arrive encore de laisser l’émotion, ce fameux corps de souffrance, me bouffer la vie, prendre trop de place, toute la place. Et je n’arrive à m’en dépatouiller que quand je commence à dire « je ressens » et non plus « je suis ». Quand j’entre dans le « je suis », je n’arrive plus à rien, je suis bouffé par mes angoisses.

Au contraire, quand je reviens dans « je ressens », là, d’une part je fais ce que les psys nomment « accueillir et accepter l’émotion », et d’autre part, je ne m’identifie pas à mon ressenti. Il est là, et je peux faire ce que j’ai à faire.

Je ne te dis pas que c’est facile et confortable. Être secoué par ses peurs, ce n’est pas agréable, surtout quand cela dure des journées entières, parfois des semaines. Cependant, la souffrance ne s’en va pas d’elle-même. Le temps seul ne suffit que rarement. C’est la conscience, une conscience active qui va aider.

05Vivre mieux

Je ne vais pas balayer l’intégralité du livre dans cet article. Il y a beaucoup à dire sur le sujet. L’ouvrage est très dense et, comme je le mentionnais, il emprunte à tout un tas de disciplines diverses. Il nous appartient de le « traduire », si besoin, dans un langage qui nous parle mieux, comme je viens de le faire ici.

Le grand message d’Eckhart Tolle, c’est d’être conscient de soi, de ce que nous vivons, de ce que nous ressentons, de ne plus s’identifier aux souffrances passées. Car quand nous nous identifions au passé, aux émotions, nous sommes les auteurs de nos douleurs. Et, malgré nous, inconsciemment, nous devenons le moteur qui fait tourner la machine de la souffrance.

Une fois encore, je ne dis pas que prendre conscience de soi est facile. Nous sommes nombreux à avoir appris à nous rouler dans la douleur, ou, au contraire, à la nier, à passer outre, à ne pas l’écouter. L’un et l’autre ne nous servent pas vraiment.

Être conscient, ne plus s’identifier à la souffrance, c’est un petit boulot en soi. Et c’est aussi, sans doute, la bonne solution pour mieux vivre sa propre vie.

Gardons le contact.

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Stéphane Briot
L’enquêteur

Stéphane Briot

Stéphane, fondateur de Watson. J'écris depuis ce que j'ai traversé, pas depuis ce que j'ai appris dans les livres. Deux infarctus et des années à fuir m'ont appris où ça coince vraiment. Watson, c'est un espace pour les gens qui veulent que quelque chose bouge, pas qu'on leur explique encore une fois pourquoi.

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