01Le jour où je me suis fondu dans mon canapé
C’était en 2022. Courant septembre. Nous avions emménagé en juillet de la même année. Et je commençais à sortir d’une période difficile. J’avais de vieilles émotions qui étaient remontées, et qui m’avaient bien retourné.
J’avais repris une activité sportive et je sortais peu à peu de l’angoisse qui me tenaillait depuis des mois. Et puis, j’ai eu ce second infarctus. Et voilà, je me retrouve sur mon canapé, devant la télé, hagard.
Je me sens vide. Perdu. Je ne sais pas. Je ne comprends pas. Peu à peu, je commence à faire corps et me fondre avec mon canapé. Je n’ai plus trop de goût pour la vie. Et cette perte de goût me fait totalement flipper.
02J’ai eu peur de perdre le goût de vivre
Tout ce que j’aime
J’ai toujours eu peur de perdre le goût de la vie. Parce que putain, j’aime vivre ! J’aime la musique, les séries, les films. Je kiffe voir ma fille grandir, s’épanouir, et j’ai envie de l’accompagner le plus loin possible.
J’aime ma femme, être avec elle, sur le canapé, quand on se regarde un navet. Déjeuner tous les midis en sa compagnie, l’écouter me raconter son boulot. J’aime son corps, et j’aime, après plus de vingt ans ensemble, avoir encore du désir pour elle.
J’aime marcher, respirer, j’adore dormir, je prends plaisir à écrire, à être là pour les gens, j’aime passer du temps avec les miens, même si ce n’est pas encore naturel pour moi.
Le gilet qui me rappelait ma fragilité
Alors, perdre tout cela ? J’avoue que ça me fait flipper, et pas qu’un peu. En cette fin 2022, je portais un gilet défibrillateur, avec interdiction de l’enlever, uniquement pour prendre ma douche. Et j’avais interdiction de prendre ma douche sans que personne soit à la maison. Ce putain de truc était là pour me protéger, mais il me rappelait ma fragilité.
J’ai eu la sensation d’être en sursit. Dans ma tête, il y a eu ces longues journées où j’attendais que mon cœur s’arrête de battre. Je suis resté persuadé pendant quelques mois que j’allais y passer.
03Les mois où j’ai attendu la fin
Les idées noires qui venaient sans prévenir
Durant ces mois-là, oui, je dois dire que le goût de la vie, bah, il était bien fade. J’avais des idées noires, des images sombres qui venaient à mon esprit, sans prévenir. Je ne le fabriquais pas de façon volontaire, non. Ça venait. Un flash. C’était flippant. Une horreur. Je me voyais mort. J’en avais les larmes aux yeux.
Pendant de longues semaines, je suis resté là, sur mon canapé, à ne rien faire, à attendre la fin. Avec la peur, avec la tristesse. J’avais la sensation d’avoir foiré ma vie. Que tout était terminé. Il ne restait plus qu’à attendre la fin. Et c’est ce que je faisais.
Je ne parlais pas. Je ne participais pas aux conversations entre ma femme et ma fille. J’étais là, oui. Mais toute ma tête fuyait ailleurs. Dans la fin. Et tout me faisait peur.
Marcher, malgré la trouille
Pour me soigner, je devais marcher. Alors, chaque matin, je sortais marcher. Mais j’avais la trouille que mon cœur lâche en pleine rue. J’ai mis des semaines avant de retrouver un peu de confiance, un peu de plaisir.
Et comme cela ne suffisait pas, tout ce qui était encore en moi, toutes les vieilles émotions entassées, hé bien, tout ce merdier est remonté.
04Le rendez-vous qui m’a fait basculer
Je me suis fait accompagner, durant quelques rendez-vous. Et j’ai commencé à remonter la pente après un rendez-vous avec un psychiatre. Un petit bonhomme, frisé, avec des lunettes, une petite barbe, un regard pétillant, perçant.
Ce rendez-vous faisait partie d’un parcours qui m’avait été proposé à l’hôpital. Et je devais être évalué par un psychiatre. Il devait donc évaluer si j’étais ou non un danger pour ma propre existence. Je suis resté avec lui moins d’une heure.
« Et alors ? »
Et la conversation fut légère. Je lui ai parlé de mes peurs. Et notamment, celle de venir occuper mon grand bureau, parce que ma mère m’avait toujours dit que je ne méritais rien. Alors, je ne pouvais pas occuper cet espace immense.
Et lui, il me souriait. Il m’a mis à l’aise. Face à mes peurs, une seule réponse : « Et alors ? » J’ai vite compris que je n’étais pas suicidaire. Pas un brin. L’envie de me foutre en l’air me glace, me fige. Je n’ai jamais envisagé la mort comme une solution, mais une fuite.
Ce que ça a réveillé
Et puis, ça me rappelle de sales souvenirs. Ces soirs où ma mère, à bout de nerfs, disait qu’elle allait se foutre en l’air, parce qu’on ne l’aimait pas comme elle le méritait, selon elle. Quand tu entends cela, crois-moi, que cela soit vrai ou non, une chape de plomb s’abat sur toi, et la nuit qui vient, tu ne dors pas bien, tu te poses des tonnes de questions qui font mal.
Quand je suis sorti de rendez-vous, je me sentais plus léger. Non, je n’avais pas perdu ma force et mon envie de vivre. Et malgré cette sale période, j’avais toujours envie de vivre. Et ça, ça m’a fait un bien de dingue.
05Remonter, un pas après l’autre
Le carnet, les larmes, la piscine
À partir de ce jour-là, j’ai commencé à remonter. J’ai pris mon carnet, mon stylo, et j’ai écrit. Chaque jour, durant des mois. J’ai aussi beaucoup pleuré. J’ai évacué et traversé tout ce qui était là. Tout en sachant que j’aurais encore des moments difficiles à l’avenir.
J’ai commencé à me sentir mieux après quelques mois. Quand j’ai pu enfin enlever le gilet défibrillateur, j’ai eu le droit de retourner à la piscine. Et là, j’ai franchi un cap. Le fait de nager, de me vider la tête, de profiter des bains à bulles, ce fut une bénédiction.
Reprendre ma place
J’ai enfin pris ma place dans mon bureau. Et puis, j’ai commencé, plus tard, à vraiment en faire « mon bureau ». Je me suis fabriqué une banquette avec des coussins et des palettes en bois. J’ai mis une télé, deux petites enceintes connectées, et j’ai enfin accroché quelques-unes de mes toiles et de mes photos aux murs.
J’ai pris pleinement possession de mon espace à moi. Et j’adore ce lieu. C’est d’ailleurs là où je suis alors que je rédige ce billet, et tous les autres.
06Ce que je peux te dire, de mon expérience
Forcer, ça ne fait qu’empirer
Alors, oui, il peut nous arriver de perdre le goût des choses simples. De ne plus avoir d’élan, d’envie. La fatigue, des évènements difficiles à digérer, un excès de stress. Ça arrive, plus souvent qu’on ne le pense.
De mon expérience, ce que je peux te dire, c’est que forcer, ça ne fait qu’empirer. Tu vas t’en vouloir de ne pas ressentir ce que tu as l’habitude de ressentir. Alors, pose les rames. Repose-toi. Et si tu ne peux pas t’affaler dans ton canapé, ménage-toi le plus possible. Ralentir n’est pas un luxe. Et essaie de voir d’où ça vient.
Parfois, il faut quelqu’un
Quand j’ai compris qu’en plus de l’infarctus, j’avais de vieux trucs qui remontaient, et quand j’ai eu en face de moi quelqu’un qui m’a rassuré sur mon envie de vivre, alors, j’ai pu me remettre en marche. Un pas après l’autre. J’ai commencé à mettre de l’ordre, à traiter chaque émotion l’une après l’autre.
Y’a rien de magique. Dans la vie, dans la tête, une évolution, une transformation, ça ne se fait pas en quelques jours, malheureusement. Il faut du temps et de l’investissement. Et parfois, un soutien extérieur, une personne avec qui parler, une personne qui a traversé ce chemin. Parce que quand tu commences à glisser, pouvoir discuter, te poser, sans être jugé, ça fait un bien fou.

