01Apprendre à reprendre son pied dans le quotidien
Dans un précédent article, je parlais des petits plaisirs que l’on peut trouver dans la vie quotidienne, dans cette banalité que nous trouvons si ennuyeuse.
D’ailleurs, pourquoi peut-on trouver la vie quotidienne si fade ? Est-elle vraiment si dénuée d’intérêt ?
Je ne pense pas. Mais je vois plusieurs éléments qui viennent perturber le regard que nous portons sur notre propre expérience de la vie.
021. Les réseaux sociaux
Si nous n’avons pas attendu l’émergence des réseaux sociaux pour trouver la vie ennuyeuse, difficile, fade, ou même injuste, ces derniers n’ont clairement pas aidé à la rendre plus belle.
Nous avons tendance à passer un temps fou à comparer et évaluer la qualité – aussi relative soit-elle – de notre vie et de notre existence à celle des autres. Et ce comparatif se fait très souvent à notre désavantage.
Pour ma part, le gros point noir, c’est d’abord Instagram, avec ses vies souvent plus imaginaires que réelles, ses photos recadrées, retravaillées, sans contexte, et que toi tu prends en plein dans les yeux, et sans filtre.
Et forcément, il arrive un moment où toi, tu es chez toi, et eux, à la plage, à la montagne, au restaurant, ces gens qui semblent être entourés d’amis, pendant que toi, tu as cette sensation d’être coincé dans une vie où ta seule fierté quotidienne, c’est de te rendre au boulot, de l’endurer, de payer les factures et d’attendre l’été pour profiter d’un peu de repos, ou encore la fin d’année pour faire un peu la fête.
La comparaison n’est pas flatteuse. Elle fait mal, et ça te bouffe la tête, petit à petit. Mais tu oublies que l’immense majorité de ces images sont travaillées pour montrer un tout petit bout d’une réalité qui ne correspond pas à ce qu’elle est dans les faits.
L’autre réseau qui fait mal, c’est LinkedIn. Ce réseau dit « professionnel » où chacun étale ce qui semble être un succès acquis sans effort. C’est logique, il faut réussir, sans travailler. C’est plus brillant, plus racoleur. Si tu dois galérer pour réussir, t’as loupé quelque chose.
Sur LinkedIn, on te vante le résultat, et on prend bien soin de te dissimuler le chemin. Sauf pour mieux te vendre un produit. Alors là, c’est la fameuse quête du héros. Ce brave Mr Tout le monde que rien ne prédisait à devenir un héros, qui au départ galère comme toi, voire plus encore, et qui d’un coup, pouf, se retrouve propulsé en haut de l’affiche. Et coup de bol pour toi, il t’offre de devenir comme lui, de toi aussi devenir le héros de ta propre carrière. N’est-ce pas fabuleux un tel élan de générosité ?
Et ce n’est pas qu’une impression. Des chercheurs qui étudient la comparaison sociale sur Instagram ont distingué deux types de comparaison : celle qui porte sur des compétences ou des réussites (typiquement ce que LinkedIn met en scène), et celle qui porte sur des opinions ou des goûts.
Résultat : la comparaison liée aux réussites augmente nettement l’envie et les affects dépressifs, ce qui fait chuter la satisfaction de vie, bien plus que la comparaison liée aux opinions.
Autrement dit, LinkedIn tape plus fort qu’un simple post Instagram sur les vacances de quelqu’un. Cela dit, tout n’est pas à sens unique : d’autres travaux plus récents montrent que l’effet dépend beaucoup de la personne, et que la comparaison peut parfois- parfois – être motivante plutôt que plombante.
La solution ?
Prendre un maximum de recul, ou bien garder à l’esprit que tout ceci n’est au fond que de la pub déguisée en publications normales. Une présence sur les réseaux n’est que très anodine, elle est souvent commerciale. Donc, on ne te montre que ce qui peut « vendre », d’une façon directe ou indirecte.
032. Les séries télévisées
Avec ma femme et ma fille, nous nous sommes refaits la série complète de Desperate Housewives. Et une chose est venue me frapper. En huit saisons, les héroïnes vivent un nombre incalculable d’aventures. Il te faudrait au moins huit vies réelles pour vivre ce qu’elles vivent.
Les meurtres, les trahisons, les intrigues, les problèmes de santé grave (cancer, greffe d’un rein) se succèdent à une vitesse folle. Et jamais elles ne faiblissent ! Elles enchaînent les merdes avec un aplomb, une facilité, une force sans commune mesure.
Que cela soit du côté de Wisteria Lane ou dans n’importe quelle autre série, il n’y a jamais de temps mort. Les évènements forts s’enchaînent et se suivent à un rythme dingue.
Dans la réalité, un seul de ces évènements pourrait être considéré comme un trauma et demander un traitement de plusieurs mois pour être digéré et intégré. Pas dans une série télévisée.
Et rien de plus logique, les séries ont besoin d’un rythme effréné pour maintenir le spectateur en haleine et remplir les objectifs commerciaux.
Seulement, quand tu regardes ça, tu vois quoi ? Des personnages qui vivent, qui jamais ne s’ennuient, qui sont toujours sollicités pour une raison ou une autre, et qui effacent les obstacles avec une aisance déconcertante.
Regarde Lynette, qui pendant plusieurs épisodes se bat contre un cancer. Même pas mal, même pas peur, et si peu de traces ensuite. Avant cela, elle perd un bébé durant une grossesse, même pas mal.
De ton côté, il te faut des semaines pour te remettre d’une canicule, pour te sortir d’une bonne grippe. Et ton quotidien ne cesse de se répéter jour après jour avec une prévisibilité à en crever. Tu m’étonnes qu’à un moment tu aies cette sensation de t’emmerder dans ta vie. Que tu le veuilles ou non, ça joue.
La solution ?
garder à l’esprit qu’une série n’est qu’une histoire qui obéit à un rythme fait pour captiver le spectateur, le lecteur. Demande-toi simplement si une telle vie serait agréable ? Permets-moi d’en douter. Ce serait un coup à devenir fou !
043. Notre imaginaire
Après avoir parlé des réseaux sociaux et des séries télévisées qui nous abreuvent d’images et de récits qui sont faits pour nous impacter, parlons donc de notre imaginaire.
Nous avons souvent beaucoup lu, beaucoup vu de séries et de films, nous avons aussi peut-être croisé des gens qui avaient ce talent de faire passer le simple fait de prendre un café en terrasse en un moment totalement fantastique, voire épique.
Et puis, nous voilà, dans le métro, ou dans les bouchons, en route pour la maison. Qu’est-ce qui nous attend ? Quelle est la dimension héroïque de notre existence ? Quel est le point d’orgue de nos journées ? Face à tous ces héros qui peuplent notre esprit, la routine « métro-boulot-dodo » est d’un ennui fou.
D’ailleurs, beaucoup de vendeurs de rêves ont utilisé ce levier, jusqu’à l’excès, pour nous vendre des solutions censées changer notre vie, la rendre plus belle. Mais quand passer tes journées à la plage devient ton quotidien, et que peu à peu, l’ennui revient, tu fais quoi ? Tu changes de plage ?
La solution ?
C’est savoir trouver du plaisir dans les choses simples, dans les petits moments de la vie. Ça paraît con, simpliste. J’en conviens. Pourtant, ta vie, ton histoire, y’a pas un auteur totalement perché qui va venir l’écrire pour toi. Alors, si nous ne faisons pas l’effort d’apprécier ce qui est là, de nous lier à ce que nous vivons, on va se retrouver comme des cons.
054. La santé mentale
Et enfin, le dernier point, selon moi. Je le place en dernier parce qu’il découle des trois premiers. Je vais mettre ici de côté et volontairement tous les soucis pathologiques avérés pour me concentrer sur l’esprit à peu près équilibré. Je dis « à peu près » puisque là encore, rien n’est linéaire.
J’ai connu deux infarctus, dont un avec mort subite, j’ai vu la lumière blanche. Et je suis encore là. De ce que j’ai pu lire, il existe des gens dont la vision de la vie a radicalement changé après une rencontre avec la mort. Bien. Mais on ne te parle pas du choc que cela fait dans les autres cas. Ça, on ne va pas te le vendre. Parce que, quand tu prends ta propre fin en pleine tronche, c’est comme rencontrer un bus lancé à pleine vitesse alors que t’es en train de traverser la rue, au feu rouge. Tu ne t’y attends pas, et ça laisse des traces.
Tu as aussi tous ces petits traumas, ces petites agressions quotidiennes, comme le sexisme, le racisme, le harcèlement au bureau, les parents qui te culpabilisent, la relation de couple foireuse dont tu n’arrives pas à te défaire. Pris de façon isolée, ça semble n’être qu’une péripétie, une mésaventure. Mais quand ça se répète, plusieurs fois par semaine, ce n’est plus la même chose.
Ça devient lourd, très lourd à porter. Ton système d’alarme reste éveillé, tu es dans une hypervigilance. Et ça, ça gâche le goût de tes plaisirs. À tel point que t’es plus vraiment en capacité de les apprécier, puisque tu es en train de te méfier et de te préparer à parer les coups qui pourraient arriver.
Ce que tu ressens là a un nom en physiologie du stress : la charge allostatique. C’est l’usure progressive du corps et du système nerveux quand ils doivent s’adapter trop longtemps à une pression répétée.
Le système reste en état d’alerte même quand la situation ne le justifie plus, avec cette impression d’être fatigué sans raison, tendu, incapable de vraiment récupérer même quand rien ne se passe.
Et ce n’est pas propre aux grands traumas : des chercheurs qui ont étudié des populations exposées à une discrimination répétée ont montré que les évènements marquants et les petites agressions quotidiennes cumulées usent chacun de leur côté le système, indépendamment l’un de l’autre. Ton « système d’alarme resté éveillé », ce n’est donc pas une image, c’est littéralement ce que fait ton corps.
Alors, les fameux petits moments du quotidien ne sont plus réellement des plaisirs, mais des moments où tu essaies de reprendre ton souffle, de récupérer, des moments où tu es soulagé parce que rien ne te tombe dessus. Tu as un peu la paix. Mais t’es déjà, souvent, à te demander ce qui va arriver sous peu.
La solution ?
Ici, y’a pas de magie. C’est un comportement à ajuster au cas par cas, en fonction de ce qui se passe là, au présent, en fonction du parcours de vie. Deux éléments peuvent aider à faire taire la sirène.
Parler, avec des amis, un professionnel. Et puis, écrire. Pas un journal de gratitude, non, parce que remercier les emmerdeurs, ou nier leur existence et le pouvoir de pollution, non.
Je parle d’écrire pour te vider, pour sortir ce qui te bouffe, le poser et ne plus revenir dessus. C’est ce que j’ai fait. Parler et écrire.
Et ce n’est pas juste moi qui me raconte des histoires : depuis les années 1980, le psychologue James Pennebaker a lancé toute une lignée de recherches sur l’écriture dite « expressive », où l’on écrit sur ce qui nous pèse sans se soucier du style ni de la grammaire.
Les résultats montrent une baisse de l’anxiété, des symptômes dépressifs et du stress post-traumatique chez les personnes qui pratiquent cet exercice, parfois plusieurs mois après l’avoir fait.
Encore une fois, rien de magique, rien d’immédiat. C’est vrai que c’est pas le genre de truc que l’on peut trouver sur les réseaux, c’est pas sexy. Mais la vie que je m’écris depuis est, elle, bien plus sympa.

