01Être adulte
Être adulte. On pense souvent à la rigueur, la gravité, le côté solennel. C’est être sérieux, très sérieux face à la vie et ses turpitudes. C’est oublier le plaisir pour se concentrer tout à fait sur les problèmes. Mais là, nous nous trompons.
Dans l’analyse transactionnelle, l’état du moi Adulte correspond à la capacité d’observer une situation, d’en tenir compte et de répondre sans rejouer automatiquement des schémas passés. Il ne s’agit pas d’intelligence, de maturité ou de contrôle émotionnel.
Il s’agit d’une observation froide, sans affect, sans émotions qui prennent le dessus. Et pourtant, dans bien des cas, ce que nous avons appris en observant nos parents, nos figures d’autorité, nos responsables dans le boulot, c’est qu’il faut respirer au travers des difficultés.
Un jour, alors que j’étais encore apprentis, mon tuteur m’a dit que je serai un professionnel quand le soir, en m’endormant, je serais préoccupé par mon boulot, que j’y penserais encore et encore. Et j’ai bien appris ma leçon. Je suis devenu un vrai pro. Pendant des années. Chaque soir, je ruminais les problèmes du boulot.
Et puis, un soir, j’en ai eu ras-le-bol. J’ai eu envie d’autre chose. J’ai eu envie de respirer plus librement. Je n’en pouvais plus de ne penser qu’au boulot le soir. J’en ai eu assez de ne me définir que par mon boulot et ses problèmes.
Il m’arrive encore, certain soir, de penser à un projet. Mais pas en termes de problème. Je suis bien plus excité à l’idée de trouver une solution. Et comme je n’en trouve pas toujours, alors, je laisse ça en l’état, et je me laisse glisser d’autres pensées ou, plus utile, plus agréable encore, dans le sommeil.
02Les bovins de la vie
La vie d’un bovin tourne pour partie autour de la rumination. Ca se chope de l’herbe et ça la rumine durant de longues minutes.
En tant qu’humains, ce que nous passons notre temps à ruminer, ce n’est pas de l’herbe, mais nos petits et gros soucis. Nous les prenons, et nous les mâchons, encore, et encore, et encore. À n’en plus finir.
Mais pourquoi faisons-nous cela ?
La psychologue Susan Nolen-Hoeksema, dans une étude qui date des années 90, mais qui reste la base de toute la recherche actuelle, a découvert que face à une humeur négative, certaines personnes ont tendance à répondre par la rumination, ce qui veut dire, se focaliser de façon répétitive et passive sur ses problèmes, ses causes, ses conséquences, sans jamais passer à l’action. Elle préfère la rumination plutôt que la distraction ou la résolution de problème active.
Certains chercheurs avancent que ruminer serait au départ une tentative — inconsciente et mal calibrée — de comprendre ce qu’on a perdu ou ce qui menace, un peu comme si le cerveau tournait en boucle pour « trouver la solution » à une perte ou une situation qu’il perçoit comme sans issue.
Le problème, c’est que ce mécanisme, censé aider à résoudre un problème, finit souvent par tourner à vide et empirer les choses.
03Ruminer, c’est s’enfermer
Je vais prendre ma propre vie comme exemple. Tu le sais si tu me lis, je suis désormais touché par une cardiopathie. Mon coeur a souffert durant mon second infarctus. Il en a gardé des traces.
Et dans certaines périodes, il m’arrive de ruminer ma peur de mourir. La peur que d’un coup, mon coeur cesse de battre. La peur de disparaitre. Cela vient avec les périodes d’examens de santé.
Dans ces périodes, j’ai du mal à garder l’esprit plus clair, à trouver de la légèreté. Ce que j’ai appris revient à me dire : « Mais pourquoi chercher des raisons de vivre quand tu sais que tout peut s’arrêter là, dans la seconde ». Putain ! Quand tu te réveilles avec ça, le café a un drôle de gout.
Dans ces périodes-là, je dors mal. Ce qui accentue encore le phénomène, parce que mal dormir, c’est entrer dans le cercle vicieux. L’esprit et le corps récupèrent moins bien, et donc, c’est une brèche dans laquelle s’engouffre la rumination.
Je me sens aussi plus fragile face à l’anxiété, au stress, à toutes ces saloperies qui tirent un être humain vers le fond. Ce ne sont pas des moments agréables.
04Sortir de la rumination
Changer le regard
Ce n’est pas une question de « pensée positive » du genre « je vais bien tout va bien ». Nier la réalité ne sert à rien. Mais ne vivre qu’au travers de cette réalité est une erreur. Du moins, au travers de sa vision négative.
Dans mon cas, il existe une autre réalité. Celle qui dit que je peux tout à fait vivre longtemps et mourir de ma belle mort, de vieillesse. C’est très fréquent aussi.
Ici, je fais en sorte de changer mon regard sur ma situation. Je ne nie pas l’autre face. Je me concentre sur une chose, plus qu’une autre. Sur la face qui m’aide à bien vivre.
Et puis, imaginons, imaginons que j’ai la chance de vivre vieux, très vieux. Je vais passer mon temps à vivre dans la peur de mourir ? Putain, tu parles d’une vie ! Et en arrivant au bout, je vais me dire « merde, si j’avais su, j’aurais moins vécu dans la peur, dans l’aigreur, et j’aurais essayé d’en profiter, mais là, c’est foutu. », ouais, sympa.
Accepter la situation
Que je le veuille ou non, ma santé est-ce qu’elle est désormais. Je peux l’accepter ou ruminer et m’en vouloir, trouver cela injuste et vouloir lutter contre ce qui est.
Cela va m’apporter quoi ? De la tristesse, de la colère, de la rancœur. Rien qui ne me soit utile à mieux vivre, bien au contraire.
Alors, même si je suis triste, j’essaie de trouver des ancrages plus utiles et plus légers. En premier lieu, même si je suis en insuffisance cardiaque, d’une je suis vivant, et de deux, je n’ai aucun symptôme, aucun. Et je vais assez bien pour n’avoir besoin d’aucun appareil pour soutenir mon cœur.
Ça te parait peu ? Je trouve cela énorme. Je peux marcher, nager, porter des charges lourdes, sans ressentir aucune gêne. Je suis plus actif que je ne l’étais avant ces deux accidents. Ce n’est pas rien. Je fais attention à moi, à ma santé.
Je pourrais refuser ma situation, l’accepter me permet de bien mieux vivre, d’être plus dans la joie et les plaisirs. Il m’arrive de ne pas y penser, de prendre mon traitement matin et soir sans penser à la maladie.
Et j’ai un garde-fou. J’ai vu mes parents vivre dans la colère, dans le fait de ne pas accepter, de lutter contre tout, tout le temps. Et j’ai vu deux personnes sombrer, un couple se déchirer, une famille imploser. Je n’ai pas envie de vivre cela.
Ce n’est pas facile tous les jours. Parfois, j’ai peur, pas envie de parler, de sourire. Mais je sais que cette attitude ne m’apportera que de la souffrance. La maladie est déjà bien suffisante, ce n’est pas la peine que j’en rajoute.
Et, encore une fois, ne pas accepter, ruminer, cela ne m’apporterait rien de bon, ni à moi, ni à ma femme et ma fille, et elles n’ont pas mérité de vivre cela.
Alors oui, face aux difficultés, nous avons un choix à faire. Celui de l’attitude que nous allons adopter face aux préoccupations de la vie. Se laisser glisser dans la tristesse est bien plus facile, mais nous savons désormais le prix qui en découle.
S’accrocher à ce qui peut être bon n’est pas facile, c’est même sans doute contre intuitif pour certaines personnes. Et pourtant, ça fait un bien fou.

