Pièces/255/07.07.2026

Pour réapprendre le plaisir de vivre

On nous apprend très tôt à être sérieux, à porter nos problèmes avec gravité. Résultat : on désapprend le plaisir. Ma femme, elle, ne l’a jamais perdu. Ce texte raconte comment je l’ai vue faire, ce que ça m’a appris, et pourquoi savourer un café en terrasse n’a rien d’un crime, même dans la merde.

Auteur
Stéphane Briot
Lecture
8 min · 1 752 mots
Pièce
255 · 255 pièces publiées à ce jour
wil plaisir 08
wil plaisir 08© Watson
Grandir, désapprendre le plaisir

01De l’enfance à l’âge adulte

Le plaisir, aussi étonnant que cela puisse paraitre, ce n’est pas toujours naturel. En tout cas, pas à l’âge adulte. Quand on est gosse, tout est bon pour prendre du plaisir, pour s’amuser.

Et puis, nous grandissons. Viennent peu à peu les responsabilités, le sérieux, s’amuser et prendre son plaisir s’effacent peu à peu. Ainsi, une fois adulte, on se retrouve souvent un peu perdu face à la vie, face à la rigueur qu’elle demande, du moins, face à ce que nous croyons qu’elle demande et impose. Et lentement, nous perdons le gout des petits plaisirs de la vie.

On se laisse, très souvent, tôt ou tard, emporter par la partie un peu sombre de la vie. Et cela commence tôt. Il faut réussir ses études, puis, trouver un métier, puis, trouver l’âme soeur, fonder une famille, être sérieux avec les factures, avoir un métier, et mieux, construire une carrière couronnée de succès, ce qui implique une belle paie chaque mois, puis, avoir et élever des enfants, et j’en passe.

Tout cela pourrait apporter de la légèreté, de la joie, de l’envie, de plaisir. Mais non. Parce que, dans la majorité des cas, on nous transmet cela avec une certaine gravité. Nous devons être sérieux, rigoureux. Nous devons être adulte. Comme si être adulte c’était uniquement être solennelle, préoccupé, sombre.

Et ce n’est pas juste une impression que j’ai. Il existe même un nom pour ça. Le psychiatre américain Stuart Brown, qui a fondé tout un institut dédié à l’étude du jeu, appelle ça la « carence de jeu ». En gros : à force d’entendre, gamin, qu’il faut arrêter de faire l’enfant, se comporter selon son âge, arrêter d’être ridicule, on finit par intérioriser une petite voix qui nous interdit d’être joueur.

Et cette voix ne s’éteint jamais vraiment. Elle nous suit à l’âge adulte, et nous rend, dixit Brown, plus rigides, moins capables d’encaisser le stress. Bref, moins agréables à vivre.

02La transmission des choses importantes

Je le vois au travers de ma propre vie. Ma mère était persuadée que je serais un SDF, alors, elle me secouait plus que de raison. C’était plus sa peur pour mon avenir qui parlait qu’autre chose. Aujourd’hui, je suis papa. Et quand je parle de son avenir avec ma fille, j’essaie de ne pas l’effrayer.

Quand nous discutons de ses études, plutôt que de lui faire peur, je tente de la motiver en lui expliquant qu’avoir les meilleurs résultats possibles lui offrira plus de choix quant à ce qu’elle voudra faire. L’important n’est pas d’être la meilleure d’entre tous. Non. Mais bien de s’offrir le plus de choix possible, pour qu’elle puisse décider de ce qu’elle souhaite faire en temps voulu.

Je me rends compte qu’il y a là une forme de poids dans tout cela, et qu’à dix-sept ans, j’aimerais qu’elle puisse encore profiter de cette insouciance liée à son âge, malheureusement, elle doit déjà apprendre à prendre certaines décisions importantes. C’est là la société dans laquelle nous vivons.

Il nous faut très tôt faire preuve d’une certaine maturité, même si l’âge adulte nous semble bien loin, bien étrange, et pas engageant. Ainsi, une fois adulte, nous avons un peu perdu le lien avec cette légèreté enfantine.

03Garder une âme d’enfant, c’est possible

Ma femme, elle, a réussi à la conserver. Au départ, cela m’agaçait. Parce que j’étais jaloux. Elle a une vie professionnelle faite de succès, et en plus, elle se comporte régulièrement comme une gosse, dans le sens où elle fait preuve d’une joie et d’une approche légère face à la vie.

Je suis encore parfois agacé par cette attitude que j’envie. Je n’ai pas appris cela chez mes parents. Chez eux, on se méfiait de la joie, et tout était grave. Pourtant, je me souviens encore de ce que je pensais quand j’entendais mes parents se prendre la tête à vingt-trois heures sur des soucis d’argent : il est tard, et à cette heure-ci, rien ne sera résolu.

Pourquoi ne pas lâcher l’affaire le temps de la soirée, profiter du calme, d’un bon film, ou parler d’autre chose ? Demain, les soucis seront là, mais ils auront l’esprit plus clair, et peut-être trouveront-ils une solution.

Je me dis aujourd’hui que mon intuition de gamin n’était pas si bête. Des chercheurs qui étudient la récupération face au stress ont même donné un nom à ce mécanisme : ruminer un problème le soir ne le résout pas plus vite, ça maintient simplement le corps dans un état d’alerte qui l’empêche de récupérer.

À l’inverse, ceux qui arrivent à décrocher, ne serait-ce qu’un soir, dorment mieux, récupèrent mieux, et se sentent globalement mieux dans leur vie. Autrement dit : lâcher l’affaire une soirée, ce n’est pas de l’insouciance irresponsable. C’est presque une hygiène de vie.

04Un sérieux problème exige du sérieux

Mais pour mes parents, comme pour beaucoup de gens, un problème sérieux, important et grave doit être abordé avec gravité, avec une implication de tous les instants, et beaucoup de gravité. ily a là quelque chose solennele, et c’est bien, c’est la « bonne attitude ». Parce que cette attitude est respectueuse du problème. Ah. Respecter le problème, ok. Et se respecter soi ? Respecter sa vie ?

Donc, se priver de vivre parce que l’on rencontre un souci, c’est cela être sérieux ? Waoo ! C’est flippant. Nous rencontrons un souci, et on se doit d’arrêter de sourire, de rire, de vivre, puisqu’un problème est là.

Sachant que la vie nous apporte son lot de « problèmes » divers et variés, on comprend alors pourquoi il existe un large pan de la population qui tire la gueule. Mais ils sont dignes face à la vie, ils font preuve de sérieux, de rigueur. Et ils tirent la gueule.

C’est là que nous aurions tous un peu besoin de l’esprit de ma femme. Il y aura toujours des problèmes, plus ou moins sérieux, plus ou moins graves. C’est vrai. Pour autant, devons-nous nous arrêter de vivre ? Un problème doit-il nous empêcher de prendre du plaisir ?

05Regarder la vie autrement

Quand on pose cela sur le papier, on se dit que non. Pourtant, c’est bien ce que nous faisons. Nous respirons au travers des difficultés que nous rencontrons. Il est vrai que certaines sont assez prégnantes, lourdes, et pas faciles à porter. Je le reconnais volontiers.

Pour autant, si nous n’avons le droit de savourer la vie que si et uniquement si nous n’avons pas de problème, alors, on est dans la merde. Une merde noire. Et il est alors compréhensible que la mort soit vue par des gens comme une libération. Et ça, c’est vraiment flippant.

Je ne vois pas les choses ainsi. Ma mère, oui. Moi non. Je crois fermement que nous avons le droit de profiter des petits moments de la vie, même quand on est dans la merde. Et surtout quand on est dedans.

06Savourer, ce n’est pas hors la loi

Savoir profiter de la vie quand on est dans la merde, ce n’est pas interdit. Il n’existe strictement aucune loi qui l’interdise. Si ce n’est des lois morales, édictées dans les familles qui sont sous l’emprise de la peur, ou encore dans les familles où il faut « bien faire les choses ».

Pardon, mais savourer un bon film le soir, ou un café en terrasse, ça fait un bien fou. Ça permet de poser les rames, de se reconnecter à soi, ça permet simplement de continuer à vivre. Et pas vivre uniquement au travers des problèmes.

Il existe même, en psychologie, tout un champ de recherche consacré à ça. Ça s’appelle la « capacité à savourer ». Un chercheur américain, Fred Bryant, a passé des années à étudier pourquoi certaines personnes savent pleinement profiter d’un bon moment, et d’autres non.

Sa conclusion rejoint exactement ce que je raconte ici : contrairement à ce que pensaient Freud ou Skinner, on ne nait pas tous équipés pour ressentir spontanément du plaisir face aux bonnes choses de la vie. Pour beaucoup, ça s’apprend.

Et à force de stress, de sur-sollicitation, de journées remplies à ras bord, on finit tout simplement par oublier comment savourer les plaisirs simples. Ce qui, encore une fois, confirme qu’on peut désapprendre le plaisir. Et donc, le réapprendre.

La question n’est pas d’être totalement insouciant et de ne jamais s’occuper de ses soucis. J’ai eu cette attitude, longtemps. Trop longtemps. Et ça n’apporte rien de bon. Bien au contraire. Et puis, tenter d’avancer sans s’occuper de ce qui doit l’être, ce n’est pas intelligent.

C’était plus en réaction au mode de vie de mes parents. J’ai fini par le comprendre. Un peu tard oui. Mais j’ai compris.

Aujourd’hui, j’apprends à être un adulte plus accompli, tout en essayant de conserver un regard plus léger sur la vie, et de ne pas m’interdire d’être « enfant », par moment. C’est une forme d’équilibre à trouver. Savoir quand être léger, insouciant, enfant, et quand être adulte. Et quand j’y arrive, ça fait juste un bien fou.

07Apprendre est un choix

Je ne vais pas nier tes difficultés. Tu as peut-être du mal à joindre les deux bouts, à remplir le frigo, ou peut-être que ton job te pèse, t’ennuie. Je ne sais pas. Et je n’ai pas le droit de nier tes soucis.

Pourtant, même si la vie peut être lourde, tu as le droit de profiter vraiment de ta série le soir, de ton café le matin. Parce que d’une, tu es en vie. De deux, je te crois assez adulte pour ne pas lâcher et tout faire pour te construire une vie plus agréable.

Et parfois, cette vie plus agréable, elle passe simplement par le fait d’accepter de prendre quelques minutes pour respirer, pour savourer.

Je comprends que tu puisses être réticent. Sortir la tête du seau, même quelques minutes, ça fait du bien. Mais savoir qu’il va falloir remettre la tête dedans, ça ne donne pas envie. Et ainsi, y’a pas mal de gens qui préfèrent rester le nez dedans, pour s’éviter la frustration de devoir sortir pour revenir.

Je comprends ce choix. Et si c’est aussi le tien, rien ne t’oblige à faire autrement. Après tout, c’est ton droit.

Pourtant, je crois que sortir la tête de ses problèmes, respirer, profiter, c’est aussi voir qu’il existe toujours une vie au-delà, ça permet de déconnecter, de se ressourcer un peu, de retrouver un peu de clarté. Et, de façon plus simple, d’arrêter de ruminer.

Continuer la lecture

D’autres pièces à explorer, par thème ou par date.

Stéphane Briot
L’enquêteur

Stéphane Briot

Stéphane, fondateur de Watson. J'écris depuis ce que j'ai traversé, pas depuis ce que j'ai appris dans les livres. Deux infarctus et des années à fuir m'ont appris où ça coince vraiment. Watson, c'est un espace pour les gens qui veulent que quelque chose bouge, pas qu'on leur explique encore une fois pourquoi.

Le Test de Watson