Fuir son passé : pourquoi ça ne marche jamais
Courir pour échapper aux fantômes
Tu peux courir vite, longtemps, et t’inventer mille détours : le boulot à outrance, les soirées qui s’étirent, la bouteille pour t’anesthésier, la drogue pour t’oublier. Ça marche. Un temps.
Mais la vérité, c’est que ton passé court plus vite que toi. Il ne s’essouffle pas. Il attend juste que tu sois fatigué. Et quand ton corps lâche, quand tu n’as plus la force de tenir la façade, c’est là qu’il déboule. Plus fort. Plus sale.
Les neurosciences le confirment : la mémoire refait surface quand le corps est épuisé. Tout ce que tu croyais avoir enfoui, revient. Parce que ton cerveau n’efface rien : il archive, il reconstruit, il balance tout à la conscience dès que tes défenses tombent.
J. : changer l’extérieur, mais pas l’intérieur
J., infirmier, toujours à s’occuper des autres, a fini lessivé. Il croyait que vendre sa maison, retaper un garage et s’isoler dans la nature allait suffire. Mais non. L’anxiété le rattrapait, même dans son silence choisi.
Il me l’a dit d’une voix coupable : “Je croyais que changer l’extérieur allait suffire.” Mais son passé, ses croyances, sa peur de ne jamais en faire assez, continuaient de tourner en lui. Parce qu’il avait emmené ses fantômes avec lui.
Tu peux changer de décor. Si tu ne changes pas ton regard intérieur, c’est toujours le même film qui se joue.
S. : réussir à s’en étouffer
Stephen, cadre, père de famille, passionné d’importation de voitures. Tout roulait sur le papier. Mais il avançait à l’adrénaline, cochant les cases comme un tableau Excel. Jusqu’à avouer : “Je suis en train de réussir une vie que je ne supporte plus.”
Sa fuite à lui, c’était le travail. Le projet qui remplit, qui occupe, qui évite de penser. Mais son passé — cette loyauté invisible, cette peur de lâcher, ce besoin d’être utile — le rattrapait. Et plus il fuyait, plus il s’enfermait.
La fuite n’efface pas, elle transforme ton passé en prison portative. Tu peux la traîner partout, elle pèse toujours.
Pourquoi fuir ne marche jamais 🧠
La science l’explique simplement :
- La mémoire n’est pas une bibliothèque où tu jettes les livres.
- C’est une matière vivante, qui revient, se reconstruit, se rappelle à toi.
- Quand tu essaies de l’ignorer, tu actives ce qu’on appelle l’“effet de suppression ironique” : tu donnes encore plus de force à ce que tu voulais éteindre.
Résultat : plus tu fuis, plus tu renforces.
Kierkegaard : vivre, ce n’est pas éviter, c’est expérimenter
Le philosophe danois Kierkegaard l’avait compris : “La vie n’est pas un problème à résoudre mais une réalité à expérimenter.”
Tu peux passer ta vie à essayer d’éviter les ombres. Ou tu peux décider de les traverser.
Fuir, c’est se condamner à être poursuivi. Expérimenter, c’est accepter d’être traversé, bousculé, mais vivant.
Et si la clé, ce n’était pas de chercher la paix en anesthésiant, mais de trouver la paix en regardant en face ?
Trois pistes pour arrêter de fuir
- Reconnaître les anesthésies : travail excessif, alcool, suractivité… note ce que tu utilises pour fuir. Tu ne guériras pas en les culpabilisant, mais en les nommant.
- Donner une place au passé : écris, parle, revisite. La mémoire ne disparaît pas, mais tu peux changer la charge émotionnelle qu’elle contient.
- Expérimenter le présent : arrête de te protéger de la vie. Teste. Ressens. Échoue. Relève-toi. C’est en vivant que tu te libères, pas en évitant.
Le vrai courage
Le vrai courage, ce n’est pas de fuir assez loin pour que ton passé se taise. Ça, c’est impossible. Le vrai courage, c’est de dire : “OK, tu es là. Mais tu ne commandes plus.”
Ton passé t’accompagne. Mais il n’est pas ton maître. Tant que tu cherches à le fuir, tu restes son prisonnier. Dès que tu choisis de l’expérimenter, de l’habiter, de l’intégrer, il devient ton socle.
Alors arrête de courir. Ralentis. Respire. Regarde. Et avance.