Vivre avec un pervers narcissique

Pendant des décennies, j’ai cru que j’étais le problème, la cause de tous les maux de ma mère. J’ai tout gardé pour moi, saboté mes projets, eu peur d’être père. Puis un jour, j’ai compris que la victime, ce n’était pas elle. C’était moi. Et qu’on peut s’en sortir, cabossé mais debout.

Auteur
Stéphane Briot
Lecture
5 min · 1 230 mots
Pièce
173 · 260 pièces publiées à ce jour
Le pervers narcissique
Le pervers narcissique© Watson

01La victime, c’était toujours elle

J’ai longtemps cru que le problème, c’était moi. Et je garde encore des traces de cette saloperie. Durant des décennies, j’ai cru que j’étais le problème. La cause de tous les maux de ma mère.

Quoi qu’il puisse nous arriver, à un moment, ou un autre, elle trouvait le moyen de m’en vouloir. Si elle ne pouvait pas payer les factures et le loyer ? Ce n’était pas parce qu’elle gérait mal son budget, pas du tout. C’était parce que ses enfants, donc moi, lui coûtaient trop cher.

Alors, c’est vrai qu’élever quatre enfants sur un seul salaire, et pas trop épais, ça demande une certaine rigueur, une bonne gymnastique budgétaire. Et ce n’était pas en faisant son budget sur un bout d’enveloppe de temps en temps que ça allait fonctionner.

Mais voilà, elle n’était pas responsable, elle était la victime. Ma mère était une victime professionnelle. Victime de son père, de son mari et de ses enfants. Elle était malheureuse, pas à cause d’elle, puisqu’elle, elle faisait tout bien, toujours. C’était les autres son problème.

02Rien n’était jamais assez

Le problème, c’est que je faisais, ce n’était jamais assez. La table n’était jamais bien mise, il manquait toujours une chose ou une autre. Le ménage n’était pas bien fait, il restait toujours une poussière ou une chose oubliée quelque part. Et elle cherchait quoi, toujours.

Pour Noël, elle exprimait bien à quel point nos cadeaux lui avaient coûté de l’argent, à quel point elle s’était « saignée » pour nous les offrir, même si nous ne le méritions pas, elle le faisait pour nous montrer qu’elle nous aimait, mais on ne le méritait pas. La technique valait aussi pour les anniversaires.

Il n’y avait rien de gratuit. Et nous devions sans cesse faire quelque chose pour mériter un mot gentil. Mais ses exigences changeaient chaque jour. Alors, forcément, je ne visais jamais juste. Et forcément, je la décevais. Et forcément, c’était ma faute, puisque je n’étais pas assez attentif, selon elle, à ses besoins.

Pour son anniversaire, quand je lui offrais un cadeau, ça ne lui plaisait pas toujours, elle me disait qu’un bouquet de fleurs aurait suffi. Quand je lui offrais des fleurs, ce n’était pas forcément assez bien pour elle.

Rien n’allait jamais. Mes petites amies étaient forcément des idiotes pour traîner avec moi, ou des filles malsaines, de petite vertu en somme.

03Ne jamais être plus heureux qu’elle

Quand elle allait mal, c’est-à-dire la majeure partie du temps, elle ne supportait pas de voir quelqu’un heureux chez elle. Nous devions donc nous calquer sur son humeur. Mais on ne devait jamais être plus mal qu’elle, ou plus heureux qu’elle. Non, jamais. Il ne devait rien nous arriver qui aurait pu être mieux ou pire que ce qu’elle vivait, ça lui était insupportable. Et on le payait, d’une façon ou d’une autre.

04Alors j’ai tout gardé pour moi

Pour me protéger, j’ai tout tassé, tout enfoui, enseveli, aussi profondément que possible. Je n’avais aucune place à l’extérieur pour poser ma souffrance. Alors, j’ai tout gardé en moi. Je faisais tout pour rester debout en attendant que je sois enfin libéré de ce fardeau, sans savoir comment j’allais pouvoir m’en sortir, ni quand.

05Le soir où j’ai commencé à comprendre

Alors, j’ai grandi là-dedans. Jusqu’à mes vingt ans, j’ai cru que c’était normal. Puis, un soir, chez ma petite amie de l’époque, j’ai commencé à comprendre que ça ne l’était pas du tout. Ce fut un choc. Un vrai choc.

Moi, j’avais tenu pour acquis ce qu’elle disait. J’avais fini par y croire. Et comme la famille était de son côté, je pensais sincèrement que c’était moi le problème, que je n’en faisais pas assez.

Même quand je me suis endetté pour l’aider financièrement et que je me suis retrouvé dans une merde noire, avec des dettes dans tous les sens, je me suis entendu dire que c’était moi qui ne savais pas gérer mon budget. J’ai eu la pire des réactions possibles, j’ai pris la décision la plus conne pour moi : je lui ai donné raison en faisant n’importe quoi.

06Partir sans vraiment partir

J’ai pu enfin sortir de cet enfer à l’âge de trente-trois ans. Par deux fois, j’avais réussi à m’extirper de là, j’ai eu mon appartement, mais je n’étais clairement pas autonome, je pataugeais, et chaque fois, j’ai dû revenir chez elle.

Et malheureusement, si j’ai enfin réussi à la quitter physiquement, à partir pour de bon, mentalement, je suis resté là-bas de très longues années.

07Le schéma que j’ai reproduit

J’avais une trouille terrible d’être Papa. Je ne voulais pas d’enfant. J’étais persuadé que je serais un mauvais père. Je n’avais jamais réussi à satisfaire ma propre mère, j’étais égoïste selon elle, je ne pouvais qu’être un mauvais père. Et j’avais peur de faire subir à mon enfant ce que j’avais moi-même enduré.

J’ai sabordé mes projets professionnels, parce que selon elle, j’étais un bon à rien et rien de bon ne pourrait m’arriver. Alors, j’ai respecté le schéma à la lettre, et dès qu’un projet commençait à tourner, j’ai tout fait pour le couler. Et j’y suis arrivé.

J’ai des exemples comme ça à la pelle. Je manquais de confiance, d’estime de moi, j’ai passé mon temps à avoir peur de tout, de rien, à chercher ma place.

082022, l’année où tout a lâché

C’est en 2022 que j’ai totalement explosé. Nous allions déménager, nous installer ma femme, ma fille et moi dans une jolie vieille maison dans le nord. Un beau et grand salon, une cheminée, un jardin, j’allais avoir mon propre bureau, un grand espace rien que pour moi. Et j’étais persuadé que je ne le méritais pas.

Alors, j’ai été chercher de l’aide, je me suis posé, j’ai enfin osé parler d’elle, de ce que j’ai vécu. Par le passé, j’avais déjà vu un professionnel, mais je n’avais pas osé tout dire, lui ne me poussait pas trop non plus, car il ne posait pas de question, et les quelques séances furent un échec.

09La victime, c’était moi

C’est avec cette personne que j’ai compris que la victime, c’était moi. Que si une personne aurait dû se sentir coupable, ce n’était pas moi, mais ma mère. J’ai enfin pu commencer à me construire. Et ça n’a pas été simple, parce que comprendre que tu dois reprendre tes fondations quand tu as cinquante ans, ça t’en colle une.

Par chance, j’ai une femme formidable, forte, solide, et une fille tout aussi aimante. Et je peux te dire que ce socle sain, ça aide.

10On s’en sort cabossé, mais on s’en sort

Alors oui, tu le vois, on peut vivre l’enfer, tenir bon, et s’en sortir. On s’en sort forcément cabossé, éreinté, un peu en lambeaux, c’est vrai. Quand on sort de là, on ne sait pas trop ce que l’on vient de traverser, on est hagard, et la vie semble à la fois enfin merveilleuse, et effrayante. On se demande ce que l’on va faire, pourquoi, comment. On doute de soi, des autres, de tout. C’est flippant.

Mais on peut enfin se reconstruire, respirer librement, reprendre possession de soi, de son propre espace intérieur. On croit que le plus dur commence, mais en vérité, le plus dur est déjà fait. Ce qui arrive fait peur, oui, mais c’est aussi le plus beau qui vient.

Gardons le contact.

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Stéphane Briot
L’enquêteur

Stéphane Briot

Stéphane, fondateur de Watson. J'écris depuis ce que j'ai traversé, pas depuis ce que j'ai appris dans les livres. Deux infarctus et des années à fuir m'ont appris où ça coince vraiment. Watson, c'est un espace pour les gens qui veulent que quelque chose bouge, pas qu'on leur explique encore une fois pourquoi.

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