01Quand la relation épuise
Une relation dysfonctionnelle, c’est une relation qui ne permet pas à l’une ou l’autre de ses composantes de pouvoir grandir sereinement.
L’une des deux parties n’a plus la place d’être elle, et pour conserver la relation, elle est prête à endurer bien trop de mal-être, bien trop de difficultés. Et tout cela, au quotidien.
C’est une relation qui ne nourrit pas, qui détruit, avec force, lentement, chaque jour. Une relation dans laquelle on peut vite se retrouver enfermé, que l’on soit bourreau, ou victime, ou même, l’un et l’autre à tour de rôle – dans ce cas, il est intéressant de se tourner vers le triangle dramatique de Karpman.
Avant cela, regardons les schémas de la relation dysfonctionnelle.
02La relation parent enfant
Un parent est censé protéger son enfant, l’aimer, l’accompagner, le guider dans son apprentissage, le soutenir, l’encourager. Et pourtant, il arrive que certains parents, père ou mère, ne soient pas en capacité de le faire.
C’est d’ailleurs tout l’objet de la théorie de l’attachement, développée par Bowlby puis Ainsworth, et poursuivie pendant des décennies par le chercheur américain Alan Sroufe.
Son étude, menée sur plusieurs dizaines d’années auprès des mêmes enfants devenus adultes, a montré un chiffre qui donne le vertige : environ 70% des adultes testés présentaient le même style d’attachement qu’à l’âge d’un an.
Ce qui se joue avant même que tu saches parler, avant même que tu aies un seul souvenir conscient, décide en grande partie de comment tu aimeras et te laisseras aimer à 30, 40, 60 ans. Le « logiciel » s’installe à un an — et tourne ensuite en silence, toute une vie, sauf si quelqu’un un jour vient l’ouvrir. Par exemple, si, bébé, tu pleurais et que personne ne te venait en aide, alors, adulte, tu auras du mal à demander de l’aide.
Voyons les choses un peu plus dans le détail.
L’enfant parent
- Le parent attend de l’enfant qu’il comble ses propres besoins émotionnels (au lieu de l’inverse) — l’enfant devient confident, soutien psychologique, voire « thérapeute » du parent.
Ma mère par exemple. Il arrivait souvent que je sois son confident. Tandis que nous faisions les courses, le soir ou le week-end, elle me racontait à quel point mon père était un souci pour elle. Elle pouvait aussi un peu lever le voile sur son enfance, violente, difficile, sans amour ou respect de la part de son père.
Elle se plaignait aussi de moi, de mes frères. Pour elle, personne n’en faisait assez pour la soutenir. Personne n’était jamais à la hauteur de ses besoins, de ses attentes. Elle se sentait seule. Elle n’a jamais fait, ou voulu faire, le lien entre ce qu’elle a vécu chez son père, et ce qu’elle vivait au présent.
Elle était victime de l’absence des autres. J’écoutais, en silence. J’ai essayé de répondre, d’émettre un avis, de proposer un regard. Elle m’a vite fait comprendre que je n’étais pas là pour parler, mais écouter, en silence.
- Les rôles sont inversés : l’enfant se retrouve à s’occuper du parent (matériellement, émotionnellement) plutôt que d’être pris en charge.
Puis, j’ai atteint la majorité, j’ai pris un boulot. Et je suis devenu non pas un soutien, mais le père de famille. En partie. Je n’avais aucun droit sur les décisions qu’elle prenait, mais je devais assurer financièrement. Je n’avais pas le droit d’utiliser mon argent pour moi. D’abord elle, et ensuite, elle. Si je dépensais de l’argent pour moi, je passais un sale moment.
L’amour conditionnel
- L’amour est conditionnel : il dépend des résultats, du comportement, de la conformité de l’enfant aux attentes du parent.
Un sourire, un mot gentil, une attention douce. C’est une chose que chaque enfant peut être en droit d’attendre de son parent. Malheureusement, pas chez tous les parents. Certains sont incapables d’offrir cela. Souvent parce qu’eux-mêmes n’ont pas reçu cela.
Pour ma mère, la chose était simple : « je n’ai pas eu d’amour, je ne vois pas pourquoi tu en aurais. Et puis, je n’en suis pas morte, alors, arrête de me gonfler avec ça ». Simple, et implacable.
Chez d’autres parents, la douceur et la reconnaissance sont liées à des résultats scolaires, à l’obéissance sans faille, la capacité de l’enfant à toujours répondre aux attentes du parent. L’amour n’est plus un droit, c’est une récompense durement gagnée.
Une surveillance accrue
- Le contrôle excessif ou, à l’inverse, l’absence de cadre : soit l’enfant n’a aucune marge d’autonomie, soit personne ne pose de limites et il grandit sans repères.
Chez mes parents, je n’avais aucune autonomie. Et pour être transparent, j’ai encore du mal avec cela. Prendre des décisions me fait peur parfois. Je doute, je tourne en rond, je m’enferme dans mon anxiété grandissante, dans la peur de mal faire. J’hésite, je suis pris entre deux feux.
J’avais un copain dans l’immeuble où nous vivions. Lui, c’était tout le contraire. Il est arrivé un jour où son père a décidé de ne plus s’occuper de lui, de ne plus l’appeler par son prénom. C’était une façon brutale de renier son fils. Et il a plongé. Les résultats scolaires, les relations, il a commencé à faire des conneries. Il n’a pas plongé jusqu’au fond, mais il a vécu de vilaines années.
Une communication houleuse
- La communication est faite de non-dits, de culpabilisation, de critiques déguisées en « conseils ».
Beaucoup de nos parents, les générations nées entre 1940 et 1980, ont grandi avec des parents souvent peu au fait des émotions. On doit cela à la Seconde Guerre mondiale. Si tu avais un toit, un lit, à manger et des vêtements, tu n’avais aucune raison de te plaindre. On ne s’est pas du tout occupé de la dimension émotionnelle.
Ces enfants mal aimés sont devenus des parents mal aimants. Ils ont répété ce qu’ils ont appris, et comme personne ne leur a montré qu’on pouvait faire autrement, le schéma s’est répété, traversant les générations. En psychologie, c’est devenu ce que l’on nomme les traumas transgénérationnels.
Des besoins ingorés
- Les besoins émotionnels de l’enfant sont minimisés ou ignorés.
Tu as peut-être déjà entendu, dans la bouche de tes parents, des choses comme « arrête de pleurer », « t’as pas de raison d’être triste », « tu sais, à mon époque, c’était comme ça, et on n’en est pas mort » et j’en passe. En gros, tes émotions, ton parent s’en cogne. Et pire encore, il ne sait pas quoi en faire, il est mal à l’aise avec, alors, il t’invite, t’ordonne à te démerder avec, et à ne pas venir polluer sa soirée.
Ce n’est pas juste une impression. En 1998, une étude américaine menée par le médecin Vincent Felitti auprès de plus de 9 000 adultes a posé les bases de ce qu’on appelle aujourd’hui les ACEs (Adverse Childhood Experiences — les expériences négatives de l’enfance). Ce travail a établi, chiffres à l’appui, le lien entre un climat familial toxique dans l’enfance et le risque accru, à l’âge adulte, de dépression, d’addictions et même de maladies physiques chroniques. Ce que tu as vécu dans le silence de ta chambre, seul avec tes émotions ignorées, ce n’est pas rien. Ça laisse une trace mesurable.
Le point commun à tout ça : l’enfant apprend très tôt à se couper de ses propres besoins pour s’adapter à ceux du parent. C’est souvent une graine qui pousse à l’âge adulte — difficulté à poser des limites, culpabilité chronique, besoin de validation extérieure.
03La relation de couple
La prise de pouvoir
- Les besoins d’un des deux partenaires dominent systématiquement ceux de l’autre, qui finit par s’effacer.
Mon père partait tôt le matin, quand il trouvait un boulot. Il bossait sur les chantiers, il était peintre en bâtiment. Il rentrait plus tôt le soir. Il était là vers 18h00. Ma mère avait des horaires de bureau, mais elle rentrait tard, souvent entre dix-neuf et vingt heures. Et la seule fatigue qui comptait était la sienne. Point.
Si l’un d’entre nous se disait fatigué, tout de suite, elle reprenait la main : « Et moi, qu’est-ce que je devrais dire, hein ? Je bosse tous les jours pour que vous ayez de quoi manger, un toit sur la tête, alors tu vas pas commencer à te plaindre. » Sujet clos. La seule personne qui avait le droit d’avoir des besoins, c’était elle.
On a tous fini par s’effacer. Mon père le premier. Elle avait besoin de place, de toute la place, et son couple ne lui offrait pas assez de place. Après le décès de mon père, elle a fini par se remarier, et à recommencer encore le même schéma.
La boule infernale
- La communication tourne en boucle sans jamais rien résoudre : reproches, silence radio, ou au contraire disputes qui reviennent toujours sur les mêmes sujets sans avancer.
C’était le quotidien de mes parents. Des reproches, souvent dans le sens de ma mère vers mon père. Des invectives, des reproches. L’argent et l’alcool. Ils buvaient tous les deux, beaucoup, mais c’est elle qui lui reprochait de boire, sans voir son propre alcoolisme. L’argent ? C’est elle qui tenait les comptes, qui dépensait. Mon père n’allait jamais dans les boutiques, ne faisait pas les courses. Il était absent. Mais elle s’en prenait à lui. C’était leur seul mode de communication : les reproches.
C’est exactement ce schéma qu’a passé quarante ans à décortiquer le psychologue américain John Gottman, dans son fameux « love lab » de l’université de Washington. En observant simplement comment un couple se parle pendant une dispute, il a identifié quatre attitudes — qu’il surnomme « les quatre cavaliers » — capables de prédire un divorce avec une précision de 93,6% : la critique, le mépris, l’attitude défensive, et le mutisme (le fait de se murer dans le silence, comme le faisait mon père).
Ce n’est pas la dispute en elle-même qui tue une relation. C’est la façon dont elle se joue, jour après jour. Et au début de ma vie d’adulte, je rejouais les scènes parentales. Et puis, j’ai pris conscience de mes conneries. Alors, avec la femme qui partage désormais ma vie, j’essaie de faire autrement.
On s’engueule, oui. Mais ce qui m’importe, ce n’est pas les crises. C’est ce qui se passe ensuite. Comment résoudre le point de tension. Alors oui, mon égo prend un coup, parce que je fais des erreurs, je dis des choses que je ne devrais pas, je dépense parfois trop pour des futilités, je ne fais pas attention, pas toujours. Et j’essaie de corriger. Elle en fait autant. On ne le fait pas de la même façon, mais au moins, on essaie.
Gottman a aussi trouvé un chiffre qui remet en question l’idée qu’un couple sain doit « tout résoudre » : environ 69% des problèmes entre partenaires ne sont jamais résolus, à cause des différences de personnalité qui, elles, ne changent pas.
Ce n’est donc pas l’absence de désaccord qui protège un couple. C’est la manière dont il est traversé. Dans d’autres univers, on parle d’acceptation. Oui, il y a des choses que nous ne pouvons pas changer chez l’autre, parce que lui même n’arrive pas à le faire. Alors, nous avons nos travers. Et les accepter, ça aide à relativiser, prendre de la distance, accepter, et se concentrer sur le meilleur chez l’autre.
L’excès de contrôle
- Le contrôle : jalousie excessive, surveillance, besoin de savoir où est l’autre, avec qui, pourquoi.
Ils avaient beau ne pas s’aimer, ni l’un ni l’autre ne supportait de ne pas tout savoir sur les faits et gestes de l’autre. C’était maladif. Ils étaient tous les deux d’une jalousie et d’une possessivité sans fin, sans limite.
- La dépendance affective : peur de la rupture qui pousse à tout accepter, à s’oublier soi-même pour « sauver » la relation.
Mes parents auraient dû divorcer. Mais pour diverses raisons, ils ne l’ont pas fait. Ma mère m’en parlait souvent. Mais il semble bien que dans les années 80/90, pour une femme, divorcer était un drôle de parcours. Alors, ils sont restés là, à se détruire mutuellement. Lui en s’enfermant dans le silence, elle dans la violence.
Mais aussi
- L’un des deux joue un rôle de « sauveur » ou de « parent » pour l’autre, ce qui déséquilibre complètement le rapport entre adultes égaux.
- L’alternance tension/réconciliation : des cycles où ça explose, puis ça se réconcilie intensément, puis ça repart — sans que rien ne change vraiment en profondeur.
- La dévalorisation, ouverte ou subtile : critiques répétées, sarcasmes, comparaisons qui rongent l’estime de soi de l’autre.
04Petite mise en garde
Nous ne sommes pas parfaits. Loin de là. Il y a la théorie, et puis, il y a la pratique, le terrain. Dans les faits, il nous arrive à tous de nous montrer plus ou moins toxiques à un moment. La fatigue, le stress, la chaleur en été, la peur, nous ne vivons pas dans un laboratoire à l’abri des influences extérieures.
Ce qui matérialise une relation dysfonctionnelle, c’est la répétition des actes dans le temps. Pas sur un mois, non, mais bien sur plusieurs mois. Quand c’est une habitude. Là, c’est un vrai problème à prendre en compte.
Quand c’est dans un couple, il est urgent de se demander si le couple est viable. Quand c’est avec un parent, si tu es adulte, alors, il est peut-être temps de prendre du recul, de mettre de l’espace entre les parties prenantes.
Ce n’est jamais facile. Mais vivre une telle forme de souffrance, parce que la relation dysfonctionnelle est une souffrance. Il se dit quelque part que tout ce qui ne tue pas rend plus fort. Je ne crois pas que cela puisse s’appliquer à ce type de relation. Elles épuisent, elle ronge la confiance en soi, en l’autre. Cela ne rend pas plus fort je crois.

