01La culpabilité, la bonne et la mauvaise
Parmi le large panel émotionnel qui fait le genre humain, il en est quelques-unes qui sont de véritables caméléons. Elles savent se planquer derrière les autres, se déguiser, se cacher, prendre une apparence qui va nous induire en erreur, nous mettre sur une fausse piste.
Et à ce petit jeu, il en est une qui est très douée. La culpabilité. Cette dernière peut nous être très utile pour nous garder sur les bons rails. Malheureusement, dans bien des cas, elle va nous faire dérailler.
02La culpabilité classique
Comme je viens de le dire, il y a la culpabilité « normale ». Elle pique, mais elle a un début, un milieu, une fin. Elle arrive quand tu as fait une connerie, que tu as blessé quelqu’un. Tu reconnais une faute réelle que tu as commise.
Cette version te fait apprendre, elle te fait grandir en tant qu’individu. Elle est utile à la construction de la personne que tu es. Dans un cas comme celui-ci, te sentir coupable n’est pas un problème, au contraire, tu regardes ta faute en face, tu assumes, tu fais ce qu’il faut.
Ici, tu protèges ton estime de toi sur le long terme, tu respectes ton code de valeurs. Il y a eu faute, prise de conscience, responsabilité, et c’est assumé. Tu ne peux qu’en sortir grandi. Elle sert à réguler tes relations.
03Quand elle devient un poison
Et puis, il y a la version qui t’empoisonne. Celle qui te colle à la peau, et pire, à l’âme. Elle reste là, gluante, elle ne te lâche pas d’une semelle. Elle se planque derrière d’autres émotions.
Tu te sens responsable de tout. Du mal-être des autres, de leurs échecs, des tensions au sein de tes relations, tu rumines en permanence. Tu deviens le champion des « et si ». Et si j’avais fait ceci, et si j’avais dit cela, et tu refais chaque film encore et encore, tu cherches l’issue, LA solution qui te ferait te sentir mieux, sans jamais la trouver.
À la longue, ce n’est plus une émotion qui t’aide à te réguler, à grandir. Non, elle te bouffe de l’intérieur, elle pourrit ta vie, tes relations, elle exerce une pression constante, parce que tu en arrives à avoir peur d’agir naturellement. Tu passes ton temps à chercher LE bon mot, LA bonne attitude. Sans jamais trouver.
Et lentement, tu te sens honteux. Ta culpabilité s’habille en honte, elle se cache. Et elle devient difficile à découvrir et donc, à déloger. Elles se ressemblent l’une et l’autre, et elles sont habiles pour nous induire en erreur.
Les conséquences
Et même quand tu n’es responsable de rien, tu trouves toujours un angle pour te punir, pour t’en vouloir. Cela devient un comportement chronique, une habitude, tu finis par croire que si une personne souffre près de toi, c’est ta faute.
Tu bouffes les émotions des autres. Tu deviens le centre du petit monde qui est le tien. Attends, je ne suis pas en train de te dire que tu es égocentrique, pas du tout. Ce n’est généralement pas un choix conscient. On apprend, malgré soi. On t’a placé là.
Et peu à peu, tu as appris à avoir peur. Peur de perdre les gens que tu aimes, parce que tu as appris que tu es le responsable de tous les malheurs qui arrivent autour de toi. Tu vis dans l’inquiétude d’être abandonné, parce que tu portes la poisse aux gens. T’es jamais tranquille.
04Comment on en arrive là ?
Donc, non, tu ne deviens pas coupable professionnel par choix. C’est bien souvent une saloperie qui s’est installée en toi sans que tu ne t’en aperçoives. Ça commence habituellement dans l’enfance. Un parent mal intentionné, ou alors, au contraire, qui veut te pousser à « donner le meilleur de toi-même », et c’est parti.
Si je prends mon cas, j’ai encore des traces de culpabilité. Avec ma mère, tout ce qui arrivait de mauvais dans la famille me retombait dessus.
Les factures impayées ? C’était ma faute, je coûtais trop cher. Elle faisait une bourde au boulot ? Encore moi, forcément, mes mauvais résultats à l’école qui l’inquiétaient. Une engueulade avec son mari ? Encore moi puisque tous les deux n’étaient pas d’accord sur la façon de m’éduquer.
En fait, à force d’être responsable de tout, j’ai fini par croire que j’étais le centre du monde. Et rien n’est plus faux. Je ne suis pas cela. Je suis juste un type ordinaire, juste le conjoint de ma chérie, juste le père de ma fille, juste… moi. Pas plus, pas moins.
Bien sûr, mes actes et mes mots ont une incidence sur la vie de mes proches, de mes amis. Là-dessus, j’ai la possibilité d’agir. Mais, quand ma femme fait une bourde dans son boulot, quand ma fille loupe un examen, je n’y suis pour rien. Et croire le contraire, c’est me donner une importance et une place qui n’est ni la mienne, ni saine.
05Et on en sort comment ?
Un peu comme on range sa chambre. On remet les choses à leur place. Chacun reprend la place qui est la sienne. Et tu n’empiètes plus sur la vie et les émotions des autres. Si tu parles mal à une personne que tu aimes, que tes mots ou tes actes la blessent, alors oui, tu es responsable, coupable, et tu as raison de le ressentir ainsi.
En revanche, pour caricaturer, s’il pleut alors que la personne que tu aimes devait aller faire je ne sais quoi dehors et doit annuler, tu n’y es pour rien. Tu peux être triste pour elle, oui.
Mais endosser la responsabilité de la météo ? Vraiment ? Parce que tu as le pouvoir d’influer sur le temps ? Chapeau. On va avoir besoin de tes talents de faiseur de pluie dans les temps à venir, dis-nous où te joindre.
Oui, je caricature volontiers, non, je ne me moque pas de toi. Je mets de la distance, pour faire passer le message, pour le rendre simple à comprendre.
Parce que malgré ce que l’on a pu te dire, te faire croire, et que tu as fini par croire, non, tu n’es pas le centre du monde. Et c’est très bien ainsi. Ça va te faire de la place à l’intérieur.
Oui, tu fais partie de ton monde, oui, tu as ton rôle à jouer, oui, c’est vrai. Mais tout ce qui arrive n’est pas de ta responsabilité. Pas toujours.
Et ça pourrait te faire du bien de lâcher ça. C’est ce qui m’arrive quand je m’égare dans mes vieux schémas et que je retrouve mon chemin, que je reprends la place qui est la mienne.
Il n’existe pas d’interrupteur, un truc qui arrête tout sur l’instant. Tu vas vivre des allers-retours pendant un long moment. Ce qui va te demander un peu d’attention, parce que tu as pris tes habitudes, tes réflexes, parce qu’il va te falloir aller « contre » ce que tu crois être « normal », ou « juste », alors que ce n’est ni l’un, ni l’autre.
Et tout comme toi, je ne suis pas Dieu, je ne suis pas tout-puissant, je ne suis pas le responsable de tout ce qui peut arriver aux autres.
Tu peux être là, juste à être toi, parce que les autres t’aiment déjà pour toi, sans question de mérite. Pas besoin de plus. Mais il faut bien avouer que nous avons besoin de nous sentir utiles.
Alors, en acceptant de ne pas être responsable de tout, tu te laisses aimer pour ce que tu es, et tu peux aussi être là quand les autres auront besoin de toi, quand ils traverseront des moments difficiles. Dans les deux cas, tu vas retrouver un plaisir plus simple, plus sain.

