Gérer ses émotions ou se faire violence

Ma mère était deux femmes. Le midi, au boulot : souriante, posée, douce. Le soir, à la maison : fermée, à cran, submergée. Enfant, je n’y comprenais rien. C’est elle qui m’a appris, à l’envers, ce que gérer ses émotions veut vraiment dire — et pourquoi ça commence par un tout petit geste.

Auteur
Stéphane Briot
Lecture
7 min · 1 561 mots
Pièce
129 · 264 pièces publiées à ce jour
wil janvier 63
gérer ses émotions© Watson

01Quand l’émotion déborde

Le net et les livres regorge de solutions pour nous aider à gérer nos émotions. Et franchement, y’a de très bonnes choses à prendre.

Par exemple, la cohérence cardiaque, le 365 : trois fois par jour, six respirations par minute. Tu inspires profondément pendant cinq secondes, puis, tu expires lentement durant cinq secondes, tu fais donc cela six fois en une minute.

La relaxation musculaire. Contracter les épaules, ou les poings, ou la mâchoire, pendant 5 secondes, puis relâcher brusquement et observer la sensation de détente.

Plus cérébral aussi, le défusionnement. Nommer l’émotion sans s’identifier à elle. Par exemple, au lieu de dire « Je suis en colère », dire « je ressens de la colère. »

Cela crée en toi une place pour observer l’émotion sans s’y noyer. De là, tu peux observer ce qui se passe, qu’est-ce qui fait monter l’émotion, pour quelles raisons tu réagis de la sorte, et ainsi de suite.

Pourtant, ce n’est pas toujours évident. Parce que sur le moment, on y pense pas forcément.

Parce que quand les émotions montent, et que tu as la sensation que ça ne fait que ça, monter, c’est pénible. Et quand ça le fait plusieurs fois par jour, faut le dire, c’est chiant. T’aimerais avoir la paix.

Quand la moindre petite chose autour fait monter l’émotion en toi, tu as un peu la sensation d’être une coquille de noix baladée sur une mer déchaînée, sans que tu puisses faire quoi que ce soit.

02Vivre avec ses émotions

S’il existe un truc dont nous ne pouvons nous passer, c’est bien l’émotion. Nous sommes faits pour ressentir, et nous ne sommes pas tous égaux dans ce petit jeu. Et puis, ton éducation joue un rôle aussi, car c’est là que tu apprends à vivre avec.

Chez mes parents, il y avait deux pôles très opposés. Mon père. Silencieux, distant, pas un mot. Il ne laissait rien transparaître. C’était comme si rien ne pouvait l’atteindre. En le regardant, j’étais incapable de dire ce qui pouvait se passer en lui, c’était comme s’il n’était pas là.

Et puis, il y avait ma mère. Et là, c’était tout le contraire. Et je crois avoir pris d’elle, car c’était elle qui occupait tout l’espace.

Ma mère, c’était le drama quasi quotidien. La moindre petite nouvelle prenait des allures de fin du monde. Une facture, une mauvaise note, une mauvaise journée, la table pas mise comme elle le voulait, un objet mal rangé, tout pouvait la faire partir au quart de tour.

Je l’ai vu se mettre dans des états terribles pour un petit rhume, pour un coup de fatigue, c’était perturbant, déroutant. Et j’avais cette sensation que rien ne pouvait l’aider dans ces moments.

Au contraire, plus j’essayais de la rassurer, plus j’essayais de lui montrer quelque chose de factuel, de réel, plus elle le rejetait, et plus elle plongeait dans son malheur.

J’ai rarement eu l’occasion de voir ma mère heureuse et bien dans sa tête, dans sa vie, durant le temps que j’ai passé chez elle.

Mais une chose m’a toujours étonné. Il m’arrivait d’aller la voir à son boulot, pour une raison ou une autre, pour déjeuner avec elle. Et j’aimais bien ces moments là. Parce qu’elle n’était pas la même personne.

Laisse moi te raconter. Un midi, je la rejoins pour aller déjeuner. J’arrive, et là, je vois une femme détendue, souriante, posée, calme. L’exact contraire de la mère que je connaissais à la maison. Nous avons déjeuné, discuté, c’était presque magique.

Alors, le soir, je m’attendais à retrouver cette personne. Eh bien pas du tout. J’ai retrouvé la mère fermée, triste, abattue, prise au piège. Elle aurait pu choisir de s’appuyer sur ce moment passé avec son fils, se remémorer ces instants pour s’alléger un peu. Elle aurait pu se lier un peu plus à ses fils pour penser à autre chose. Elle en a décidé autrement.

Je la comprends, son quotidien n’était pas une fête. Mais quand on ajoute des mauvaises émotions à un quotidien qui est déjà pénible, ça n’aide pas, on se complique une tâche qui n’est déjà pas la plus évidente.

Je crois que quand on en arrive là, on ne veut plus d’une simple respiration. On veut que tout change. Parce qu’on en peut plus de tout ça, parce qu’on veut vivre autrement. Ca se comprends. Personne ne veut vivre dans une telle tempête.

Seulement, cet « autrement », il commence souvent par ces petits gestes qu’on ne veut plus faire. On les trouve insuffisants, insignifiants, trop petits. Ils ne changent pas radicalement l’existence.

On les voit comme un simple pansement sur une jambe de bois, on ne leur accorde aucune valeur. Ils ne sont pas assez.

Je crois aussi que beaucoup de gens qui sont dans une situation similaire se disent que c’est vain. Ils ont du mal à accepter ses petits moments de respiration, parce que ces moments, ils ont une fin. Et ensuite, c’est le retour dans la douleur.

Alors, ils se disent : « À quoi bon ? À quoi bon quand je vais devoir redescendre encore, subir encore, tenir encore, souffrir encore ? »

À quoi bon ? Hé bien… Pour se faire un peu de bien, pour ressentir autre chose que des trucs pas agréables, pour respirer. Même si ça fait mal de redescendre, on sait qu’on peut remonter. Et ça, c’est un ancrage précieux. Un espoir. Une lueur.

Ma mère aurait pu voir que ses enfants l’aimaient malgré tout, ça lui aurait sans doute fait chaud au cœur. Ça n’aurait pas réglé ses problèmes, c’est vrai.

Pourtant, se savoir aimée, ça lui aurait sans doute fait du bien. Ça lui aurait donné un autre ancrage, un truc plus positif dans cette mer de noir. Un peu de plaisir, ça ne nuit pas à la vie.

Elle aurait peut-être pu comprendre que le plaisir, ça ne se mérite pas, ça se vit. Et parfois, il suffit simplement de s’y ouvrir, peu importe le contexte.

Seulement, à ne voir que l’ombre, elle ne faisait rien pour se rendre la vie plus légère. Savait-elle seulement qu’elle pouvait faire autrement ? Qu’elle avait une porte, pas forcément de sortie, mais pour respirer un peu ? Je ne sais pas. Je ne crois pas.

03Qui décide, toi ou tes émotions ?

Tu ne décides pas de ce que tu vas ressentir, ça va venir, et voilà. En revanche, tu peux agir sur la façon dont tu vas réagir à l’émotion.

Je vais rester sur ma propre mère. Je comprends que le soir, quand elle quittait son boulot, un espace où elle était respectée, un espace où elle avait une vraie marge de manœuvre, un pouvoir de décision, et qu’elle devait rentrer chez elle, dans un tout petit HLM, dans un cité, gangrenée par la drogue, la pauvreté, il n’y avait pas de quoi avoir envie.

Ses collègues prenaient leur voiture et filaient en banlieue, souvent dans un bel appartement, ou une jolie maison. Pas elle.

Elle, elle allait retrouver les factures, les problèmes, quatre enfants, une responsabilité dont elle disait volontiers qu’elle lui pesait. Et enfin, un mari avec qui elle ne s’était très vite plus du tout entendue.

Alors, était-ce vraiment son choix ? Je ne crois pas qu’on ait envie de vivre une telle existence. J’en suis même certain. Je crois qu’elle a fait comme elle a pu, c’est une certitude.

Pourtant, quand je me souviens de ma mère dans son environnement de travail, une femme ouverte, détendue, souriante, prévenante, douce, et la personne qui était à la maison le soir, j’ai du mal à croire qu’elle ne pouvait pas faire un peu autrement.

04Pour reprendre la main

Alors, quel rapport avec la gestion de ses émotions ? Il me semble évident. Dois-tu laisser tes émotions gouverner ta vie ou vas-tu te faire un peu violence et te secouer les puces pour reprendre le dessus ?

Pour le vivre encore parfois, se laisser aller à ses émotions, c’est facile. Il suffit de suivre la vague, et c’est parti. Quand la colère monte, quand l’anxiété vient, quand la peur arrive, il suffit de suivre ce que l’émotion te dicte.

Mais ça, ce n’est pas vivre. C’est subir. Subir la colère, la peur, l’angoisse. Et tu peux décider de briser ce cercle à la con. Attention, je ne te dis pas que ça va être facile et rapide.

Quand tes émotions débordent, qu’elles ont pris le contrôle de ta vie, ce ne sont pas quelques exercices qui vont changer ta vie sur le fond. Là, il est largement préférable de te poser avec ton thérapeute, et de t’ouvrir, de te raconter.

Te poser et parler, ça va t’aider. Car un des soucis avec les exercices, c’est qu’ils traitent le symptôme, pas la cause. Je ne dis pas qu’ils sont inutiles ou vains, bien au contraire ! Quand ça te tombe dessus, avoir quelques outils pour retrouver du calme, ça fait du bien.

En revanche, je dis que quand tu es débordé, il est temps de traiter la cause. Et ça, c’est avec un thérapeute que tu vas pouvoir le faire.

C’est pas une honte, t’es pas malade, t’es pas cassé. En général, t’as pas forcément le mode d’emploi à jour, voire, t’as pas de mode d’emploi du tout. Et se poser pour en parler, ça fait un bien fou.

Stéphane Briot

Stéphane Briot

J'écris ici sous le nom de plume Watson. Je suis un coach. J'écris depuis ce que j'ai traversé, complété par la lecture de centaines d'ouvrages que je dévore chaque année. Deux infarctus, une enfance douloureuse digne d'un roman, c'est là j'ai appris à déceler où ça coince d'abord chez moi, puis chez les autres, et ce avec précision. Ce site est un espace pour ceux qui veulent que ça bouge. Pour remettre de la vie dans leur quotidien.

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