01Je suis une merde
Quand il est question de toi, toi avec toi, tu as le ventre qui se serre, et pas qu’un peu. C’est comme si ça serrait et s’ouvrait en même temps dans le bide. Ça te fige, ça te glace, et ça fait mal.
C’est particulièrement désagréable. Ça dure quelques minutes. Mais c’est pénible. Très pénible. Et le truc vicieux, c’est que ça reste là. La sensation physique passe, mais l’idée reste attachée, bien collée à ton esprit, à ce que tu penses de toi.
Et ce que tu penses, ça tient en une phrase, un peu familière, vulgaire, sale : je suis une merde.
02Aux origines du « j’ai honte de moi »
Cette pensée que tu as de toi, elle ne vient pas comme ça. Elle puise ses racines, bien souvent, dans l’enfance. Pas toujours, mais habituellement. En tout cas, pour la majorité de mes clients, c’est de là qu’elle vient.
Par exemple, un parent un peu trop critique, pas forcément mal intentionné, mais qui t’a poussé encore et encore sans que jamais tu arrives à le satisfaire. Un prof un peu rigide. En tout cas, une figure d’autorité quand tu étais gosse.
Et là, en tant que gosse, tu intègres le truc très vite. Tu fais de ce jugement une identité. Ton identité. Et c’est là que ça commence.
Dans mon cas, ce furent des humiliations quasi quotidiennes. Presque chaque soir, j’avais le droit à une charge verbale bien saignante de ma mère. Ça a duré durant quasiment vingt ans. À la longue, j’ai fini par avoir honte de moi.
Je devais toujours mériter l’amour de ma mère. L’amour inconditionnel, c’était pas son truc. Malheureusement pour moi, je n’ai jamais fait assez à ses yeux pour mériter son amour. Et ç’a bien renforcé la honte que j’avais d’être moi.
J’ai grandi et vécu dans cette ambiance, à l’abri des regards des autres, de la famille, des voisins. Quand elle rentrait le soir, qu’elle fermait la porte d’entrée derrière elle, mon ventre se serrait très fort.
Devenu adulte, tu ajoutes à ça les normes sociales et culturelles : réussite obligatoire, corps parfait, couple stable, carrière brillante.
Chaque écart peut devenir une preuve d’inadéquation. Les expériences d’échec ou de rejet s’empilent, et la honte ne dit plus « j’ai raté », elle dit « je suis raté ».
03Quand la honte devient une façon d’être
La honte saine : liée à un acte, pas à toi
La honte est une émotion, au même titre que toutes les autres. Elle peut donc avoir une fonction utile à notre vie, à nos comportements.
Par exemple, tu as franchi une limite, tu as fait du tort à une personne, ressentir une honte ponctuelle qui te pousse à réparer, c’est une chose juste. Cela te permet d’entretenir des relations plus saines.
Ici, le sentiment de honte reste lié à une situation bien précise. À un acte, des paroles. Et ce sentiment passe assez rapidement. Cette honte est liée à la culpabilité de cet acte que tu as commis.
La honte identitaire : quand « je suis une merde » devient ton identité
Mais elle peut devenir un vrai problème. Quand elle ne te lâche pas, quand elle te colle à la peau, en permanence, quand tu juges constamment tout ce que tu fais au travers de ce filtre déformant.
Quand elle nous touche, on a tendance à se mettre en retrait, à se couper autant que possible du monde extérieur, pour éviter les situations où l’on pourrait ressentir la honte de façon trop forte.
Seulement, éviter n’est que rarement une bonne idée. Dans le cas présent, l’estime que tu as de toi baisse, ton envie s’étiole, tu doutes de ta valeur. Tu as de plus en plus peur du regard des autres, de t’exprimer, de passer pour un imposteur. Ce n’est pas la joie.
C’est le bon moment pour te dire que si tu sens que cette honte est bien lourde à porter, un rdv chez le psy n’est pas un drame, au contraire, ne pas te sentir durant une heure va te faire du bien. Et si par moment ça devient vraiment lourd, contacte le 3114.
Quand on vit ainsi, dans ce sentiment, il est évident que la notion du plaisir s’est étiolée depuis un moment. Et que, quand les choses se passent convenablement, ce n’est pas tant du plaisir que tu ressens, mais du soulagement. Ce qui signifie que tu restes attentif à tout ce qui se passe autour de toi, plutôt que de t’immerger dans le moment qui est là.
04Sortir du « j’ai honte de moi »
L’exercice pour séparer qui tu es de ce que tu fais
Je vais te proposer un petit exercice tout simple. Écrire. Je sais, j’en reviens beaucoup à l’écriture. C’est accessible à tout moment, c’est gratuit, et cela reste assez simple à faire.
Alors, pour commencer, tu vas prendre une feuille, ou un carnet, diviser ta page en deux. Dans la première colonne, tu vas noter ce qui te fait honte. En face, d’où ça vient. Toi ? Un proche ? Un parent ? Tu verras, il y a des chances que certaines choses ne viennent pas de toi. C’est un regard extérieur posé sur toi. Ce n’est donc pas identitaire.
Autre exercice. Toujours par écrit. Deux colonnes. Dans la première, tu poses un acte. Dans la seconde, pourquoi tu as eu honte, c’est venu comment, de qui.
Dans les deux exercices, le principe est de t’aider à te détacher un peu de la honte, de comprendre que l’identité est une chose, la honte en est une autre. Séparer qui tu es de tes actes. Les deux sont liés, oui, mais s’il existe un mot pour « identité » et un autre pour « actes », ce n’est pas un hasard.
Tu peux aussi te poser, venir parler, comme je le dis régulièrement, pouvoir parler sans te sentir jugé, pour avancer, découvrir les valeurs que tu portes, les utiliser comme levier pour remonter dans ta propre estime, hé bien, ça fait un bien fou.
Retrouver le plaisir, un petit pas après l’autre
Parce qu’un des grands soucis de la honte, c’est que tu es toujours en veille, tu décortiques les uns, les autres, tu fais attention à tout ce que tu fais ou dis, c’est devenu une seconde nature, un réflexe. Et tu doutes de toi, de ta valeur, en permanence.
Alors, essaie donc de te poser, sans rien observer, pose-toi, un café, un thé, un livre, et quand tu commences à te surveiller, à observer autour de toi pour chercher un danger, reviens à ton livre, à ta boisson et concentre-toi là-dessus.
Si tu arrives à choper ne serait-ce qu’un bref instant de plaisir, tu auras tout gagné. Et si ça ne vient pas, n’en rajoute pas en te disant que tu es nul, n’en rajoute pas. Tu as essayé, et tu recommenceras, ça va revenir. On ne se défait pas de sales habitudes du premier coup.
Ne désespère pas, accroche-toi, donne-toi du temps, et peu à peu, tu vas bien finir par retrouver ton plaisir. Mais cherche-le d’abord dans des choses simples. Un petit pas après l’autre.

