Tenir. Encore. Toujours.
« Allez, tiens bon. » On te l’a dit mille fois. Gentiment. Mécaniquement. Comme on dit « santé » quand quelqu’un éternue. Tiens bon au boulot. Tiens bon dans ton couple. Tiens bon avec ta famille. Tiens bon avec toi-même.
Tenir devient une vertu. Presque une identité. Celui qui tient est respectable. Solide. Mature. Sauf qu’à force de tenir, plus personne ne regarde ce que ça coûte.
Tenir, c’est rarement héroïque. C’est souvent juste ne pas tomber.
Et ne pas tomber, ce n’est pas avancer.
Tenir, ce n’est pas agir
Tenir, concrètement, ce n’est pas une action. C’est une réaction. Tu tiens quand tu serres les dents, quand tu ravales, quand tu repousses à plus tard ce qui te brûle maintenant. Tenir, c’est rester en place alors que quelque chose en toi voudrait bouger, parler, partir, dire non, dire stop.
C’est maintenir une tension. Dans les épaules, dans la mâchoire, dans le ventre. Le corps sait très bien ce que la tête refuse d’admettre. Et on appelle ça du courage, alors que c’est souvent juste de la peur bien déguisée.
Ce qu’on tient vraiment
On ne tient pas une situation. On tient une image. L’image du type fiable. De la fille forte. De celui qui encaisse. De celle qui ne fait pas de vagues. On tient pour ne pas décevoir, pour ne pas perdre une place, pour ne pas affronter le vide qu’il y aurait si on lâchait.
Tenir, c’est souvent protéger quelque chose qui n’est déjà plus vivant : un couple vidé, un job sans goût, une relation familiale qui broie. On appelle ça « être adulte ». Mais parfois, c’est juste s’enterrer vivant.
Quand tenir devient le problème
Il y a un moment précis où tenir cesse d’être utile. Pas spectaculaire. Pas dramatique. Un moment discret. C’est quand tu tiens sans même savoir pourquoi. Quand il n’y a plus d’élan, plus de désir, plus de mouvement.
Juste l’habitude, la loyauté, la trouille.
À ce stade-là, tenir ne protège plus rien. Ça fige. Le corps fatigue, l’irritabilité monte, le plaisir disparaît. Et tu continues quand même, parce que lâcher serait reconnaître que tu t’es peut-être trompé, que tu as tenu trop longtemps, que tu as confondu endurance et vie.
Tenir n’est pas construire
Construire implique du mouvement, des choix, des pertes, des ajustements. Tenir, lui, ne crée rien. Il empêche juste l’effondrement immédiat. Tenir peut être nécessaire dans une tempête, dans un deuil, dans une urgence. Mais vivre en mode survie permanente, ce n’est pas une stratégie. C’est une hémorragie lente. On ne bâtit rien en apnée.
Ceux qui tiennent trop bien
Les gens qui tiennent sont souvent admirés, mais rarement enviés. Solides, oui. Mais tendus. Responsables, mais secs à l’intérieur. Ils ont appris très tôt que lâcher était dangereux, qu’il fallait encaisser, se taire, faire avec.
J’ai longtemps cru que tenir, c’était être quelqu’un de bien. Alors j’ai tenu. Et tenir m’a sauvé. Puis ça a failli me tuer. Parce qu’à un moment, le corps réclame l’addition.
Lâcher n’est pas abandonner
Lâcher n’est pas foutre le feu. Ce n’est pas tout envoyer balader. Ce n’est pas devenir irresponsable. Lâcher, c’est arrêter de maintenir artificiellement ce qui ne tient que par toi.
C’est reconnaître que ton énergie n’est pas infinie, que ton corps n’est pas un outil, que ton silence n’est pas neutre. Parfois, lâcher, c’est juste arrêter de serrer les poings.
La vraie question
La vraie question n’est pas « est-ce que je dois tenir ? ». La vraie question, c’est : qu’est-ce que ça m’empêche de sentir si je continue à tenir ? Tenir anesthésie. Ça évite de regarder, d’agir, de perdre.
Mais ça empêche de vivre.
Et vivre implique parfois de lâcher avant d’avoir un plan, avant d’être prêt, avant d’être sûr. Tenir rassure. Lâcher met à nu. Et c’est souvent là que quelque chose recommence à respirer.
Qu’est-ce que tu es en train de tenir, là, maintenant… et à quel prix ?


