Encore un lundi
Il revient chaque semaine, régulier comme une horloge mal réglée. Et avec lui, la même petite musique. La complainte du lundi. Elle démarre souvent le dimanche soir, en sourdine. Puis elle prend de la place. Elle s’installe. Elle s’impose.
Des adultes qui parlent comme des ados. « J’ai pas envie. » « J’veux pas y aller. »
On nous a pourtant vendu l’adulte comme un être rationnel, posé, mature. Visiblement, la mise à jour n’est pas passée chez tout le monde.
Alors oui, se plaindre, parfois, ça soulage. Se plaindre peut donner un élan, une petite poussée pour traverser ce qu’on n’a pas choisi. Tant que ça reste ponctuel, humain, respirable… pourquoi pas.
Mais là, on n’est plus là-dedans.
Chaque lundi. Chaque foutu lundi. Chaque lundi, on recommence.
La plainte comme rituel
Ce n’est plus un malaise. C’est un rituel.
Un moment partagé, presque social. On se reconnaît dans la plainte. On s’y retrouve. On s’y rassure. On n’est pas seul à détester le lundi, donc tout va bien.
La plainte devient une zone de confort émotionnelle. Elle ne transforme rien, mais elle anesthésie juste assez pour tenir. Elle permet de dire « ça ne va pas » sans jamais aller voir pourquoi ça ne va pas, ni ce que ça implique.
Le lundi sert d’alibi parfait.
Ce n’est pas ma vie que je remets en question.
C’est juste le lundi.
Et tant que le problème s’appelle « le lundi », il n’a pas besoin de réponse.
Le faux choix qui n’en est pas un
On croit avoir le choix.
- Se plaindre.
- Changer de taf.
- Accepter.
- Tout envoyer valser.
Sur le papier, ça ressemble à une liste rationnelle. Dans la réalité, beaucoup tournent en rond entre deux options bancales.
Changer demande de l’énergie, du courage, parfois de la chance. Et souvent, de renoncer à une sécurité relative.
Démissionner ? Oui, mais il y a les factures. Toujours les factures.
Alors on boucle.
On revient à l’option trois. Celle qui n’en est pas vraiment une.
- Accepter… mais à moitié.
- Rester… en râlant.
- Tenir… en se plaignant.
Ce n’est pas une décision. C’est un commentaire permanent sur sa propre vie.
Se plaindre devient une façon élégante de ne pas choisir.
Accepter n’est pas se résigner
Là où ça se complique, c’est que le mot « accepter » est mal compris.
Accepter, ce n’est pas aimer.
Ce n’est pas applaudir.
Ce n’est pas dire que tout est formidable.
Accepter, c’est arrêter de négocier avec la réalité.
Arrêter de se battre chaque lundi matin contre quelque chose qui ne disparaîtra pas par la force du rejet.
L’acceptation n’est pas une posture molle. C’est un acte intérieur. Un repositionnement.
Tu peux accepter sans être enthousiaste. Tu peux rester sans te trahir. Tu peux tenir sans te mentir.
Mais ça demande un effort. Un vrai.
Pourquoi le sombre est si facile
C’est un truc étrange, mais constant.
Tout ce qui est sombre, lourd, pénible est d’un accès immédiat. La plainte vient toute seule. Le cynisme aussi. La lassitude n’a pas besoin d’invitation.
La légèreté, elle, coûte.
Pas la légèreté béate.
Pas le positivisme creux.
La légèreté lucide. Celle qui consiste à ne pas en rajouter une couche. À ne pas se raconter, chaque lundi, la même histoire catastrophique.
Changer de regard, ce n’est pas changer la réalité. C’est choisir l’endroit depuis lequel on la regarde.
Et ça, étrangement, ça demande plus de discipline que de sombrer.
Modifier le câblage, un peu
On est câblés comme ça.
Le cerveau adore les scénarios connus, même s’ils font mal. Ils rassurent. Ils donnent une forme.
Mais un câblage, ça peut se modifier. Lentement. Par micro-ajustements.
Pas en se forçant à aimer le lundi. Mais en refusant de s’y enfoncer.
Personnellement, j’ai passé des années à me plaindre du lundi. Et malgré mes protestations répétées, chaque semaine, il revenait. Fidèle. Imperturbable.
Alors j’ai arrêté de lutter.
Je ne saute pas de joie le lundi matin.
Mais je ne m’enfonce plus dans un trou en espérant passer au travers.
Je fais un pas de côté. Je regarde autrement. Ce n’est pas spectaculaire. C’est juste respirable.
Déplacer le regard, pas la semaine
Le lundi n’a pas changé.
La semaine non plus.
Ce qui a bougé, c’est l’histoire que je me raconte. Et c’est souvent là que tout se joue.
On ne change pas toujours sa situation. Mais on peut changer la posture depuis laquelle on la traverse.
Ce n’est pas une victoire. Ce n’est pas une méthode.
C’est une façon de rester debout sans applaudir, sans s’effondrer, sans se mentir.
Et parfois, retrouver un peu de légèreté, ce n’est rien d’autre que ça.
Arrêter de se battre contre ce qui est là. Et commencer, doucement, à reprendre la main sur son regard.
Le lundi reviendra. La question, c’est : d’où le regarderas-tu ?


