01L’introspection, un outil devenu une injonction
Ce n’est plus uniquement un outil, c’est devenu un mode, et limite, une injonction. Le développement personnel te pousse sans cesse à regarder ce qui se passe en toi. Parce que d’après cette discipline, ton plaisir et tes douleurs, tout ne dépend que de toi, exclusivement de toi. Uniquement de toi.
Il y a une part de réalité. Et en même temps, au mieux, un oubli, au pire, un vrai mensonge pour peu à peu t’enfermer dans une logique marketing, une logique dans laquelle tu vas consommer de plus en plus de produits présents sur le marché.
Alors, oui, l’introspection est un outil qui peut s’avérer utile. Seulement, on a tendance à pousser le truc bien loin, trop loin même. Et on en arrive à se perdre en soi, à vivre dans sa tête en oubliant d’être simplement là.
Et puis, comprendre le lien entre le monde extérieur et le monde intérieur, comment on ressent selon ce que l’on a vécu, comment nos filtres agissent à nos dépens, ça peut être passionnant, mais il faut savoir poser des limites, sinon, ça peut vite tourner à l’enfer.
02C’est quoi une introspection, au fait ?
Observer et nommer, avant de vouloir tout comprendre
Je vais te dire ce que j’en sais, ce que j’ai vécu, parce que je ne suis pas psy. Donc, à l’origine, l’introspection, c’est observer ce que tu ressens dans le but de le nommer. Point. Et puis, peu à peu, c’est aussi devenu l’analyse, l’enquête sur le pourquoi, le comment. La compréhension, la cause, les effets. Et c’est vrai que ça peut être tentant.
Après tout, qui mieux que toi sait tout cela ? Ô surprise, pas soi-même. En tout cas, dans la plupart des cas, on se trompe souvent. Nous le verrons plus loin.
Le problème quand tu te lances seul
Quand tu te lances seul, tu peux mener ton enquête, tu peux creuser. Et c’est bien là le problème. Quand on commence, on croit qu’il faut toujours creuser plus profond. Et à force de vouloir devenir la fameuse meilleure version de soi-même, on devient une espèce de zombie qui passe sa vie à s’observer et à s’analyser sans cesse.
03Mon introspection : de la béquille à la prison
2022, la glissade
J’ai commencé mon introspection aux alentours de 2022. Nous allions emménager dans notre nouvelle maison, dans le nord. Et là, j’ai perdu pied. J’étais convaincu que je ne méritais pas de vivre dans une jolie maison, d’avoir mon espace à moi. Et je me sentais terriblement mal.
Je ne comprenais pas ce qui m’arrivait. J’avais perdu mon plaisir en route. Je glissais vers le fond, et j’avais peur de ne pas savoir arrêter cette glissade. J’ai donc commencé à écrire, puis je suis allé chercher un soutien chez un psy pour valider ou invalider ce que je mettais au grand jour.
Est arrivé mon second infarctus, et j’ai plongé plus loin encore. Là, après quelques mois de souffrances, j’ai commencé à remonter la pente, et j’ai continué d’écrire. En premier lieu, j’observais les émotions qui vivaient là, à l’instant.
Le carnet qui devient un piège
Je prenais ensuite mon carnet, et j’écrivais. J’ai écrit mes émotions, cherché et mis des mots sur mes habitudes, les scénarios que je répétais sans cesse, d’où ils pouvaient venir, et comment en changer, comment retrouver mon indépendance intellectuelle.
Pendant des mois, j’ai utilisé cette méthode pour évacuer tout ce que j’avais gardé en moi, en écrivant librement, sous le coup des émotions. Et puis, j’ai commencé à lâcher peu à peu mon carnet. Parce que de béquille, il était passé à une forme de prison dans laquelle je commençais à tourner en rond.
J’avais fini par en faire un espace où, plutôt que de vivre, je passais une à deux heures par jour à mentaliser, à observer, à analyser, à décortiquer la moindre de mes réactions. Et pourquoi ? Pour être le meilleur possible, pour avoir une maîtrise aussi complète que possible, pour garder le contrôle de mes émotions, de mes réactions, de ma vie.
Cette même vie qui m’avait totalement échappé durant des années, cette vie où j’étais le jouet de mes peurs, de mes envies, de mes désirs, de mes colères refoulées. Et si au début j’ai senti une libération, il est arrivé un moment où j’ai senti que je devenais spectateur de mes ressentis, où je passais plus de temps à m’observer plutôt qu’à vivre.
04Les pièges de l’introspection en solo
Devenir spectateur de sa propre vie
Parce que le piège quand tu fais ton introspection en solo, c’est que tu ne t’arrêtes jamais. Et plus tu avances, plus tu deviens l’enquêteur de ta propre vie. Tu cherches à tout comprendre, tout analyser, tout relier, et au bout du compte, tu ne ressens plus vraiment, tu cherches à maîtriser.
Et en fait, tu rumines, tu mâchouilles ta vie, tu ressasses. Tu n’es pas vraiment là, tu es toujours un peu plus haut, en train de t’observer, et tu cherches de la matière pour nourrir l’enquêteur.
Se juger au lieu de s’observer
Et il y a un autre piège : se juger. Je ne devrais pas réagir comme ceci ou comme cela, ce n’est pas bien, et la machine se remet en route.
C’est ce que j’ai fait, et que je fais encore parfois sans m’en rendre compte. Je suis là, avec ma femme, ma fille, la conversation ne me passionne pas, et dans ma tête, je suis en train de m’observer. Je cherche à comprendre, mais souvent, je suis en train de juger ce que je fais. Ce n’est plus de l’introspection, mais du jugement à l’emporte-pièce. Et crois-moi, ça n’aide pas.
Revenir dans le réel pour arrêter de ruminer
Alors, pour mettre fin à ce petit jeu de l’analyse, je reviens dans la conversation. Je me concentre sur mon verre d’eau pétillante, ou ma bière, mon café, mon plat, le soleil ou la pluie, je regarde les passants, les voitures, bref, je reviens dans le monde réel pour mettre fin à ces moments où je m’observe.
05Introspection ou analyse : savoir où s’arrêter
Poser un constat, puis choisir
Ce que j’ai appris, c’est que tout analyser, ça ne sert à rien. Il faut savoir ce que tu souhaites regarder. Une tension avant une prise de parole, une rencontre qui te met mal à l’aise, une peur soudaine face à un évènement précis. En général, on va observer quelque chose qui bouscule, qui fait un peu mal, un peu peur.
Le premier pas, c’est de poser un constat. Et là, soit tu peux décider d’agir autrement, soit, si c’est quelque chose qui revient de façon récurrente, tu peux commencer à mener ton enquête. Seulement, là, tu rentres dans l’analyse, plus dans l’introspection, tu as glissé sans t’en rendre compte.
Mais attention, dans cette enquête, il n’y a pas de coupable à mettre sous les barreaux, pas de procès à faire, pas de sentence à prononcer, pas de vilain à mettre en prison. L’introspection a cela de frustrant, c’est vrai.
L’analyse, c’est un métier
Il faut aussi garder à l’esprit que l’analyse, c’est un métier à part entière. Et ce n’est pas forcément ton job, tu n’as peut-être pas les compétences, la connaissance, et la force d’affronter ce que tu vas découvrir.
Vouloir se comprendre, savoir poser des mots sur tes constats, c’est une chose, mais passer au stade de l’analyse, chercher le pourquoi, le comment, tout seul, c’est chaud. Et risqué. Parce que par moments, tu vas croiser des émotions qui vont te remuer avec une sacrée force. Et là, il vaut mieux avoir quelqu’un sur qui te reposer un peu.
Et puis, il va se passer quoi à ton avis si ton analyse est faussée ? Tu vas tirer des conclusions erronées, prendre des décisions sur des erreurs, et tu risques de te faire plus de mal qu’autre chose. Ai-je besoin de te dire que ce n’est pas trop recommandé ?
La vie se joue dans les actes, pas sur un carnet
Le bon vieux piège de l’introspection, c’est que tu peux aussi te retrouver à tourner en rond à chercher tes solutions par écrit. Mais la vie, elle se passe dans les actes, dans ta présence à ce que tu fais, à ce que tu es. Ta vie ne se décide pas sur un carnet avec un stylo, elle se joue dans le réel, dans le concret. Et là, ce n’est pas tout à fait pareil.
Tu peux écrire tout ce que tu veux, prendre les plus belles et les meilleures décisions sur ton beau carnet, il faut bien que tout cela se transpose dans la réalité. Et si tu n’y arrives pas, tu vas faire quoi ? Écrire encore sur le fait que tu n’y arrives pas ? Et chercher à nouveau le pourquoi du comment ? Et continuer de creuser ? Et jusqu’où tu vas creuser ?
06Retrouver le plaisir du quotidien
Le vrai « travail sur soi »
Ce que je veux te dire, c’est que, de une, l’introspection est utile pour poser tes émotions, les apprendre, les reconnaître, les nommer. Bien. Ensuite, si le cœur t’en dit, personne ne peut t’interdire de mener ton enquête et de t’analyser.
Toutefois, il est bon de savoir s’arrêter, parce que tout cela ne va pas t’aider à retrouver ton plaisir dans ton quotidien. Ce qui va aider, c’est d’agir dans ta vie. C’est ça, le vrai « travail sur soi » : changer ses habitudes, prendre le risque d’agir autrement, se confronter à ses peurs, ses limites.
Le rôle d’un tiers, un regard neutre
Et c’est aussi là que se poser avec un tiers pour en parler, pour confronter les idées, les pistes, les conclusions, les actes à poser, ça apporte quelque chose en plus. Un regard neutre et sans aucun jugement.

