01Quand tout bascule
Il est pas loin de six heures du matin. Quelque chose ne va pas dans la poitrine. Une douleur aiguë, poitrine, mâchoire, bras. Je pense à une crise d’anxiété, une attaque de panique d’une intensité rare.
Quelques dizaines de minutes plus tard, je suis à l’hôpital. Le noir. Puis la lumière blanche. Je me réveille une première fois, je suis en salle d’opération. « Dites à ma femme et à ma fille que je les aime ». On me répond que je vais pouvoir leur dire moi-même. Je me réveille. Je pleure, je vomis. Oui, j’ai croisé la mort. Oui, j’ai fait un infarctus.
Quelques semaines plus tard, une douleur. Je panique. Direction l’hôpital. On me garde en observation. J’ai peur. Je pleure. Je panique complet. Mais rien. Je n’ai rien. Si ce n’est une attaque de panique.
Durant des mois, je vais multiplier les passages aux urgences. Parce que le moindre signe me fait dégoupiller direct. J’ai une peur panique. Je suis dans cette hypervigilance. Je suis en alerte en permanence. Je n’arrive plus à distinguer le vrai du faux, la réalité de la peur. Je suis totalement largué.
Et ça va durer des années. Des années à craindre le pire. À apprendre à vivre avec ce passé-là, avec cet événement-là. Quand on a croisé la mort, sa propre mort, il y a quelque chose qui change à jamais dans une vie. Et il faut un travail long et pénible pour retrouver une forme d’insouciance.
02Quand la vigilance devient une obsession
Quand on a vécu ce type d’événement, il n’est pas rare que l’alarme reste allumée en permanence. En même temps, le boulot de ton cerveau est de te garder en vie, en bonne santé, de te mettre en sécurité.
J’ai pris un exemple frappant venant de mon propre parcours. Toutefois, pour que ton esprit en vienne à te protéger plus que de raison, pas besoin de vivre un tel événement. Des parents maltraitants, un patron pas vraiment sain, les exemples ne manquent pas.
Et dans ces cas-là, ton cerveau peut passer en mode « surprotecteur », la vigilance devient une obsession, et c’est là que cette fonction de protection va finir par te pourrir la vie pour de bon. On entre ici dans le monde de l’hypervigilance.
03Ça se manifeste comment ?
Dans mon cas, les moindres douleurs au bras, dans le sternum, dans la mâchoire. De suite, le vigile m’envoie une alerte. Au début, je filais aux urgences. Avec le temps, j’ai appris à prendre un peu de recul, à faire un check.
Dans d’autres cas, tu vas avoir peur d’un éclat de voix, d’un geste brusque, de rester seul·e chez toi, ou seul·e dans la rue. C’est quelque chose qui est en lien avec cette peur que tu as vécue dans le passé. Ton esprit fait le lien entre le passé, ce que tu as vécu, et ce qu’il CROIT voir comme danger là, dans le présent.
Il anticipe aussi. Prenons le cas d’une personne victime d’une agression un soir d’hiver dans une rue mal éclairée. Un soir, cette personne doit bosser tard. La rue est mal éclairée. Et ce soir, tard, il n’y aura plus personne. Cette personne fait son job, mais elle sent son ventre se serrer, sa gorge se nouer. Elle n’est pas tranquille. Son esprit anticipe et lui dit de fuir cette situation qui pourrait être dangereuse.
Et parfois, pas besoin d’un déclencheur réel. Le simple fait d’imaginer un dîner en famille, un rendez-vous galant, n’importe quoi qui puisse être en lien avec une douleur passée suffit à affoler le vigile, qui aussitôt file au PC Sécurité et fait hurler les sirènes.
Et nous avons le cas du vigile zélé. T’es posé, t’es chez toi, en paix, devant ta série, sur ton canapé, ou dans ton fauteuil. Et d’un coup, sans que tu saches vraiment pourquoi, le vigile déclenche l’alarme. Il y a peut-être eu un mot dans le dialogue à la télé, peut-être pas. Peut-être un moment de relâchement de ta part, et cette andouille de vigile, lui, il voit du danger. Parce que tu t’es relâché, tu pourrais te faire prendre par surprise. Ouais, il est gentil le vigile. Mais un brin zélé, le gars.
Pour le cerveau, ce qui est arrivé est une preuve. C’est arrivé. Et ça peut se reproduire, et il veut t’empêcher de revivre cela. C’est son job.
04C’est quoi le problème ?
Le souci, c’est le vigile. Il en fait trop. Son boulot, c’est de te protéger. Qu’il déclenche l’alarme, c’est son job. Mais il faudrait qu’il réapprenne à la couper.
Quand un incendie se déclenche, ou quand une effraction a lieu, l’alarme sonne. Bien. Et puis des pompiers, des flics, ou une équipe d’intervention se pointent et coupent l’alarme.
Dans l’hypervigilance, rien ne coupe l’alarme, elle est activée en permanence. Le vigile a cassé le bouton. Et le système envoie des alertes pour tout et n’importe quoi.
Pour reprendre mon exemple de l’infarctus, j’ai passé un moment à réapprendre à mon vigile comment doser. Et puis, surtout, je me suis poussé à réapprendre à vivre. En faisant du sport. Mais en mode tranquille. Pas question d’un entraînement intensif. J’ai nagé, pendant quelques années, puis je suis passé à la marche à pied.
Et puis, j’ai fait l’effort d’entendre les alertes du système, sans paniquer, sans croire que ça y est, c’est là, c’est maintenant que tout s’arrête.
05Ce qui est dans l’ombre
C’est un exemple valable pour mon cas. Ce qui est important, c’est de comprendre ce qui se joue en toile de fond. Et ça, c’est pas compliqué. C’est la peur. Ensuite, c’est nommer la peur.
Là, c’est parfois compliqué, parce que, quand tu es posé dans ton canapé, que rien n’est potentiellement dangereux, et que ton vigile fait péter les décibels de l’alarme, là, il faudrait sans doute creuser sous la surface.
Et c’est là que Watson peut venir te seconder dans cette recherche. Parce que parfois, on s’est tellement habitué à marcher avec ce caillou dans la chaussure qu’on en oublie qu’il est là.
Mais tu as déjà une piste : le relâchement. Alors, que s’est-il passé dans ta vie quand un relâchement a conduit ton vigile à déclencher l’alarme ?
Si tu arrives à préciser cela, tu vas pouvoir nommer la peur qui rampe là. Et rien que le fait de la nommer va te permettre un truc : abaisser son pouvoir, sa force. La peur adore se cacher dans l’ombre, te faire croire qu’elle est immense et toute-puissante. Et quand tu sais qui elle est, elle perd déjà une bonne part de son pouvoir terrifiant.
Elle redevient une simple émotion. Une émotion désagréable. Nous sommes d’accord. Mais elle n’en reste pas moins une émotion. Et là, on revient sur un registre plus maniable pour l’être humain. Ça ne fait pas tout le boulot, mais c’est un très bon premier pas.
Pour sortir de l’hypervigilance, c’est un chemin. Un chemin qui peut sembler simpliste quand on le pose sur le papier, et qui, dans les faits, l’est bien moins. Accepter ce qui est arrivé, nommer les émotions, les peurs, et réapprendre au vigile à ne pas s’affoler pour un oui ou pour un non.
C’est une fois que tu auras fait cela que tu pourras retrouver une douceur de vivre, un plaisir qui ne sera plus gâché par ce vigile fou.

