Comprendre, mais comprendre quoi ?
On cherche à comprendre. Qu’est-il arrivé ? Pour quelles raisons ? Pourquoi moi ? Qu’est-ce que j’ai fait pour mériter cela ?
Alors, on passe des semaines, des mois, voire des années à essayer de comprendre. On espère que la compréhension apportera des réponses claires. Et peut-être même, du sens.
Seulement, on se rend compte que comprendre, c’est admettre, accepter. Comprendre qu’il n’existait pas de raison pour que cela tombe sur toi.
Pourquoi une mère bat-elle un de ses enfants plus qu’un autre ? Pourquoi un mari est-il brutal ? Eût-ce été différent avec une autre ? Ai-je mal fait ? Oublié de faire quelque chose ?
Savoir, en réalité, ça n’apporte pas la paix. Ça apporte juste des réponses. Et parfois, ces réponses sont atroces. Parce qu’elles confirment l’horreur. T’y es pour rien. T’étais juste là, voilà. C’est « juste » ça.
Et ça, en plus de la douleur, ce n’est pas facile à accepter.
Alors, comprendre quoi ? Qu’il n’y a pas de sens à cela ? Et donc, en plus de la douleur, on doit aussi se taper ça ?
Merci du cadeau.
L’illusion de la réparation
On espère souvent que comprendre va réparer. Si je comprends, alors je pourrais aller mieux.
J’ai longtemps cherché à comprendre la toxicité de ma mère, sa violence. J’ai fini par comprendre, j’ai assemblé le puzzle qu’elle cachait. J’ai tout compris. Mais je n’allais pas mieux.
Pire.
Je me suis demandé comment une personne qui avait son vécu pouvait l’infliger à son propre gosse.
Non, ça ne m’a pas aidé à aller mieux.
Ça m’a foutu le moral à zéro. J’ai compris que comprendre en espérant aller mieux, c’était une illusion.
Mais cela m’a aidé sur un point. Non, je n’étais pas coupable. Je le savais, mais elle me disait toujours le contraire, chaque jour.
Comprendre son à elle parcours m’a aidé à ne plus porter toute la culpabilité. Je ne le savais pas encore, mais malgré cela, il me faudra attendre encore des années pour m’en défaire totalement.
Éviter de regarder
Chercher à comprendre, c’est éviter de regarder. Regarder la douleur.
On se sentait à l’abri, peut-être même pas concerné. Ça n’arrive qu’aux autres. Oui, on se sentait en sécurité. Et puis ça bascule. Ça arrive. À soi. En soi.
Comprendre, c’est chercher une raison, un sens, une façon de réparer pour que cela n’arrive plus. Plus jamais. Maintenant, on sait que ça existe, alors il faut se protéger.
Et pendant que l’on est affairé à comprendre, on évite la douleur. On ne la regarde pas. On la met de côté.
Tourner en rond
Comprendre, c’est être là, dans sa douleur, sans la regarder. Et alors que l’on se croit en mouvement vers l’avant, on tourne en rond, en soi. On se refait le film, on regarde le passé, on interroge tout. Mais on n’avance pas.
Inconsciemment, on retarde le moment. L’inéluctable. Le deuil.
Oui, ça nous a touchés, nous. Oui, il y a de la douleur dans le ventre, dans le cœur. Oui, tout sera différent désormais. Oui, il y aura une cicatrice. Oui.
Donner une place
Alors, comprendre, parfois, peut-être souvent, c’est fuir en arrière pour retrouver ce que l’on a perdu. Pour réparer ce qui est cassé.
On n’a pas besoin de comprendre l’origine du mal pour avancer. On peut avancer, puis, plus tard, comprendre.
On ne répare pas le passé. On ne remonte pas le temps. On avance avec lui.
On emporte avec soi ce moment douloureux. Il fera désormais partie de nous, de notre vécu. Reste à savoir la place que nous lui donnerons.
C’est la dernière chose à comprendre.


