01Ce truc qui manque
Dans le premier opus de Kung-fu Panda, tout tourne autour d’un parchemin qui contiendrait un secret. Et puis, il y a également un petit arc narratif qui vient en support, l’ingrédient secret de la soupe du père de Po.
Dans les deux cas, nous découvrons que ce truc magique, c’est la foi. Et c’est exactement ce qui m’a manqué dans certains de mes projets.
02La foi, et la confiance
Elle vient du latin fides, qui veut dire « confiance ». Et confiance, c’est « con-fides », faire confiance « avec » quelqu’un, lui accorder son crédit. Donc, à la racine, c’est exactement la même chose.
Je l’écrivais par ailleurs, la confiance, c’est croire que malgré tout, tu vas t’en sortir, sans en avoir la preuve tangible ou factuelle. Et avoir la foi, c’est prendre le pari que ça va le faire, que ça existe, que c’est vrai, sans en avoir la preuve.
Tu n’as pas de certitudes. Aucune. Si tel était le cas, tu aurais un fait, et pas besoin de certitudes, ou de confiance.
La différence avec la confiance ordinaire, c’est une question d’intensité, et d’objet. La confiance se construit souvent sur l’expérience vécue. Tu fais des choses, dans le boulot par exemple, et peu à peu, tu acquiers de l’expérience, tu gagnes en confiance.
Dans les rapports humains, il en va de même. Tu partages des aventures avec une personne, et la confiance s’installe.
La foi, dans son sens le plus fort, religieux ou autre, elle, va plus loin. Elle tient même quand l’expérience ne suffit pas à te donner confiance, à justifier le pari, voire même quand tout semble le contredire. La foi est donc une confiance qui ne demande pas de preuves factuelles.
C’est là-dessus d’ailleurs que se construit la religion. Il n’existe pas (encore) de preuves scientifiques indiscutables, mais des centaines de millions de gens ont pourtant la foi en l’existence d’un Dieu ou d’un autre.
Et là, peut-être que tu te dis : « OK, mais moi, justement, la confiance, la foi, ça, j’en manque. » Sauf que ce manque, ce n’est souvent pas un trait gravé dans ton identité, c’est quelque chose qui s’est érodé au fil des remarques et des comparaisons.
J’en parle plus en détail dans Pourquoi ton manque de confiance n’est pas un défaut, parce qu’avant de pouvoir avoir la foi en quoi que ce soit, il faut comprendre ce qui t’a rendu si méfiant envers toi-même.
Et c’est là qu’un piège t’attend. Quand la confiance vient à manquer, tu te dis souvent que tu vas la récupérer, comme si elle attendait quelque part de revenir. Sauf que c’est une illusion, et je t’explique pourquoi dans Retrouver la confiance ? Impossible ! : ce que tu as traversé t’a changé, tu ne reviens jamais au même point de départ.
Tu es riche des expériences que tu as traversées. Tu es différent. Reste à savoir quoi faire de ce nouveau toi. Et c’est exactement là que la foi entre en jeu.
03À quoi sert la foi ?
À tenir debout quand rien ne le justifie.
La foi sert dans les moments où tu n’as pas assez d’informations pour décider rationnellement, mais où tu dois quand même avancer. Et ces moments sont bien plus fréquents qu’on ne le pense.
Quelques usages concrets :
Agir malgré l’incertitude. Tu as un projet en tête, et pas un rond en poche. Pas vraiment les compétences non plus. Mais tu y vas. Tu as envie d’y croire. Tu es dans une totale incertitude, et tu avances. Pas comme un fou, mais tu avances.
Tenir dans la durée. Les premiers résultats sont souvent décevants ou inexistants. La foi, c’est ce qui te fait continuer pendant la traversée du désert, quand les faits du moment te disent « arrête ». Sans elle, tout abandon serait « rationnel ».
Faire confiance aux autres. Toute relation repose sur un pari : tu ne peux pas prouver que l’autre ne te trahira pas. Vivre sans aucune foi en personne, c’est vivre seul et sur la défensive en permanence. Épuisant.
Supporter ce qu’on ne contrôle pas. La maladie, la mort, l’injustice, le hasard. La foi — religieuse ou non — donne un cadre pour ne pas s’effondrer devant ce qui nous dépasse. Elle ne change pas les faits, elle change ce qu’on en fait.
Maintenant, la nuance honnête : la foi est un outil, pas une vertu en soi. La même mécanique qui te fait persévérer peut te faire t’entêter dans une mauvaise direction. Croire dur comme fer en un projet voué à l’échec, faire confiance à quelqu’un qui te ment depuis le début — c’est aussi de la foi.
Elle sert à avancer dans le noir ; elle ne garantit pas que tu avances dans la bonne direction.
Donc à quoi sert-elle, au fond ? À rendre l’action possible dans un monde où l’on ne sait presque jamais. C’est moins une réponse aux questions qu’une façon de ne pas rester paralysé par leur absence de réponse.
04La foi au secours de la confiance
Dans mon article sur la confiance, je te racontais comment j’ai saboté un beau projet en devenir. J’ai, de façon très claire, manqué de foi en moi. Je n’avais aucune preuve que j’allais pouvoir réussir, que j’allais pouvoir dépasser les obstacles sur ma route.
Dans ce projet, et d’autres par la suite, j’ai cru que les obstacles étaient les signes que j’étais voué à échouer, à me planter, j’étais persuadé que les obstacles étaient les signes de mon échec proche, que ma mère avait raison, c’était la preuve inéluctable que je ne pouvais pas sortir de cet enfer.
À l’époque, il m’a manqué ce supplément d’âme que j’ai désormais, pour avancer malgré tout. Ça ne règle pas tout. Ni la foi ni la confiance ne peuvent effacer les difficultés.
Et je crois que c’est là la principale erreur que j’ai pu faire et que beaucoup de gens dans la difficulté font également. Vouloir croire qu’avoir la confiance et la foi vont éclairer la route, lever les obstacles sans effort, rendre les choses plus « naturelles », plus « fluides ». C’est faux.
05Quand la foi se fait toxique
Je ne sais pas comment nommer cela. Je crois que c’est une forme d’embrigadement, une sorte de lavage de cerveau. Mais quand tu commences à être certain qu’il suffit d’avoir confiance, d’avoir la foi pour obtenir ce que tu veux, c’est tendu. On parle ici de la « pensée magique ».
Dans ce mode de pensée, on croit qu’il suffit de le vouloir, et voilà, pouf, à un moment ou un autre, ça va se manifester. C’est la base de la fameuse loi de l’attraction. Vouloir, visualiser, et ensuite, tout arrive.
Créer un tableau de visualisation, vouloir chaque chose très fort, et l’univers va faire le reste pour que tes désirs se manifestent physiquement dans ta vie.
Et on se retrouve avec des gens, totalement illuminés, qui se contentent d’avoir la « foi », qui adressent des messages à l’univers, et patientent, avec calme et sourire. Ils construisent une certitude qui leur dit que cela va arriver.
Beaucoup de gens en arrivent à remplacer l’action par la croyance. Ils sont plantés là, avec leur sourire béat, leur foi, et ils patientent sagement, sans rien vraiment faire. C’est comme vouloir construire une maison, sans acheter de matériaux. Ils dessinent un vague plan, l’affichent sur leur tableau de visualisation, et attendent que l’univers leur apporte.
Ouais, c’est bien connu, l’univers, c’est Deliveroo.
06Croire en soi, sans preuve
Mais quelle est la différence avec le fait que j’ai aujourd’hui foi en moi ? Dans le fond, cette foi, elle se fonde sur pas grand-chose, et ça ressemble un peu à ce que je viens de critiquer.
D’abord, j’ai une expérience du terrain. Une belle brouette d’erreurs. J’ai d’abord vu mes propres parents s’effondrer. Puis, je me suis effondré, moi, tout seul, comme un grand. Parce que je n’ai pas cru en moi, puisque j’ai oublié que la foi ou la confiance ne remplace jamais le travail. Elles viennent en renfort.
Aujourd’hui, j’ai cette expérience, un savoir-faire, et quand ça tangue fort, quand j’ai du mal à y croire, je peux faire confiance. À mon parcours d’abord. Parce que des tempêtes, j’en ai traversé. Un paquet. Et je suis encore là.
Et puis, j’ai quelque chose de très précieux. Au début de l’article, j’écrivais que la confiance, c’est « con-fides », donc, la confiance « avec », autrement dit « faire confiance ».
Et il y a deux personnes à qui je peux faire confiance. Ma femme et ma fille. Elles sont là pour me rentrer dedans quand je perds la confiance en moi, lorsque je me perds dans les limbes de mon propre esprit.
Elles me poussent à faire ce petit effort supplémentaire, pour de nouveau croire en moi. Et tu peux me croire, ce n’est pas simple du tout, pas évident. Parce que mon cerveau gueule comme un dingue, il me dit que mon passé regorge de mises en garde, de soi-disant preuves que je ne devrais pas y aller.
Alors, je me fais secouer. J’ai la tête basse à ce moment-là, le moral dans les chaussettes, je ne suis pas bien. Et quand je te dis que je ne suis pas bien, c’est vraiment pas bien. J’ai besoin de me faire rentrer dedans, de me faire secouer, de me réveiller.
Je n’obtiens aucune preuve sur l’avenir, aucune garantie. Mais y’a un truc utile. En plus de la confiance de ma femme et de ma fille, je regarde mon quotidien. Et je vois qu’être triste, c’est facile. Il suffit de se laisser glisser vers le fond.
Mais quand tu es au fond, c’est difficile. Vivre en bas, dans la cave, se lever quand tout est sombre, passer ses journées dans le noir, ne croire en rien, errer sans objectif, oui, c’est très difficile. Et ça ne donne pas envie.
Et là encore, je te prie de me croire, je préfère largement avoir un brin de confiance, un brin de foi, que de me trouver au fond du trou, à me demander comment je vais me sortir de là.
Je n’ai pas de garantie de succès, c’est vrai. Mais je prends plaisir à écrire, à maintenir mes sites, ça fait de jolies journées à vivre.
07Etudes et recherches
Un psychologue, Albert Bandura, a passé sa carrière à mesurer un truc qu’il appelle le « sentiment d’efficacité personnelle ». En clair : ta croyance en ta capacité à y arriver. Son résultat ? Cette croyance prédit la réussite — avoir les compétences ne suffit pas, encore faut-il croire qu’on peut s’en servir. Sa formule, que j’aurais pu signer : si les gens ne croient pas qu’ils peuvent obtenir ce qu’ils veulent par leurs actes, ils ont peu de raisons d’agir ou de persévérer face aux difficultés.
Mais attention, ça ne donne pas raison aux illuminés du tableau de visualisation. Parce que Bandura est tout aussi clair sur l’origine de cette foi : elle se construit d’abord sur les expériences de maîtrise — les succès la renforcent, les échecs la minent. Traduction : ta foi en toi se nourrit de ce que tu as fait, pas de ce que tu espères. De ta brouette d’erreurs, justement.
Quant à la loi de l’attraction, le verdict est sec : aucun fondement scientifique, classée parmi les pseudosciences. Et son effet secondaire le plus vicieux : la pression de devoir rester positif en permanence, qui génère anxiété et culpabilité quand les résultats ne viennent pas. Comprends : quand ça rate, c’est ta faute, t’as « pas assez cru ». L’univers n’est pas Deliveroo, il ne te livre la culpabilité et la honte, pas le succès tant espéré.

